Un souffle de vie


Je tente de rester isolée contre l’agonie de vivre des autres, et cette agonie qui leur semble un jeu de vie et de mort masque une autre réalité, si extraordinaire cette vérité que les autres en seraient stupéfaits, comme face à un scandale. |…..]. La vie avec une majuscule ne peut rien me donner parce que je dois avouer que moi aussi je suis sans doute entrée dans une impasse, comme les autres. Car je note en moi, non pas un ensemble de faits, mais tente presque tragiquement d’être. C’est une question de survie, tout comme la nécessité de manger de la chair humaine quand il n’y a pas d’autre aliment. […..] Mais je lutte avec une extrême anxiété pour un renouveau de l’esprit. Chaque fois que je me sens un tant soit peu illuminée, je vois que j’arrive à un renouveau de l’esprit.
Ma vie est un reflet déformé de la même façon que se déforme à la surface d’un lac ondulant et instable le reflet d’un visage. Imprécision tremblante. Comme ce qui se passe avec l’eau quand on y plonge la main. Je suis un très pâle reflet d’érudition. Ma réceptivité s’affine en enregistrant sans cesse les conceptions d’autres gens, reflétant dans un miroir les nuances subtiles des distinctions entre les choses de la vie. Moi qui suis un résultat du véritable miracle des instincts. Je suis un terrain marécageux. En moi naît une mousse humide qui couvre des pierres glissantes. Un marais avec ses miasmes suffocants, intolérablement doux. Un marais bouillonnant

AMOUR AU CLAIR DE LUNE


Parfois, un homme ou une femme impose son désespoir
à une autre personne, ce qui s’appelle
mettre son cœur à nu, ou alors mettre son âme à nu –
ce qui implique d’abord qu’ils ont reçu une âme –
dehors, un soir d’été, tout un monde
rejeté sur la lune : des groupes de formes argentées,
qui pourraient être des bâtiments ou des arbres, le jardin étroit
où le chat se cache, et se roule sur le dos dans la poussière,
la rose, le coreopsis, et, dans les ténèbres, le dôme doré du capitole

converti en un alliage de clair de lune, forme
dépourvue de détails, le mythe, l’archétype, l’âme
pleine d’un feu qui s’avère être un véritable clair de lune, tiré
d’une autre source, et qui brièvement
luit comme luit la lune : pierre ou pas,
la lune a encore tout d’un être vivant.

Paradis Perdu


Un frisson.
D’abord un frisson.
Insistant, le frisson pèse, file, s’étend, lézarde, se multiplie, devenant deux, quinze,
cinquante frissons qui conquièrent la peau, réveillent les sens. L’homme ouvre les paupières.
La nuit… Le silence… La fraîcheur… La soif…
Il regarde les ténèbres alentour. L’obscurité l’épouvanterait s’il ne savait où il
se situe. Recroquevillé sur le calcaire humide, il inspire l’air tonique, revigorant,
qui emplit ses poumons et ranime ses entrailles. Volupté d’exister… Comme c’est bon,
une renaissance ! Meilleur qu’une naissance…Leur tâche achevée, les frissons se dissipent : l’homme a pris conscience de son corps.
Renonçant à la position fœtale, il se tourne avec précaution sur le dos et, minutieusement,
se concentre sur diverses parties de son anatomie. Guidés par sa volonté, ses bras
se hissent au-dessus de son visage, ses doigts se plient, leurs cartilages craquent,
ses mains descendent, caressent sa poitrine, parcourent son ventre, effleurent la
toison qui le termine, frôlent le sexe tiède. Il ordonne à ses chevilles de s’assouplir,
lève les pieds, les incline à droite, à gauche, exécute des cercles puis remonte les
cuisses contre son torse. Tout obéit à merveille. Souffre-t-il d’une séquelle, d’une
gêne quelconque ? Sa palpation scrupuleuse lui confirme qu’il ne porte pas même une
cicatrice. Son organisme de vingt-cinq ans lui est rendu intact.

– Noam…
Son nom vibre dans la cavité opaque. Ouf ! Sa voix fonctionne aussi.
Il se renfrogne. Les syllabes qui ont rebondi de mur en mur perturbent l’atmosphère ;
avec un mot, un seul, les hommes, les clans, les peuples, les nations, l’Histoire
ont fait irruption, menaces lourdes et opprimantes, si éloignées du bonheur animal
qu’il goûtait auparavant. Noam. Son prénom l’accable. Noam. S’il s’appelle, ni une
mère ni un père ne chuchotent ces sons. Noam. Solitude. Extrême solitude. Sur ce point,
une renaissance vaut moins qu’une naissance…

Où se cache la porte ? Ses paumes explorent la paroi, laquelle expose des fentes,
des replis, des coudes, pas d’orifice. Quoi ? L’explosion qui a eu lieu ici a-t-elle
provoqué un effondrement, colmaté l’issue ? Il s’acharne. En vain. Est-il coincé sous
des blocs ? Son cœur s’accélère, sa bouche halète, ses avant-bras transpirent.

Calme-toi. Recommence avec méthode.

Jamais d’autre que toi


Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes

En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit

Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien

Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit

Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube quand

Fatigué d’errer moi sorti des forêts ténébreuses et

Des buissons d’orties je marcherai vers l’écume

Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front

Et mes yeux

Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité

Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde

Jamais d’autre que toi

L’aigle prisonnier dans une cage ronge lentement les barreaux

De cuivre vert-de-grisés

Quelle évasion !

C’est le dimanche marqué par le chant des rossignols

Dans les bois d’un vert tendre l’ennui des petites

Filles en présence d’une cage où s’agite un serein

Tandis que dans la rue solitaire le soleil lentement

Déplace sa ligne mince sur le trottoir chaud

Nous passerons d’autres lignes

Jamais jamais d’autre que toi

Et moi seul seul comme le lierre fané des jardins

De banlieue seul comme le verre

Et toi jamais d’autre que toi.


Le Langage


le langage est par privilège le lieu de cette transgression, comme le regard est le lieu de toute perspective ; et, dans le langage, le verbe dépasse lui-même la simple signification de dénomination en ajoutant la signification existentielle, la position d’existence et, avec elle, l’intention ou la prétention de vérité, ce qu’on pourrait appeler la véhémence d’affirmation la disproportion entre le verbe qui dit l’être et le vrai, et le regard rivé à l’apparaître et à la perspective, est pour la réflexion l’ultime manifestation de la scission entre l’entendement et la sensibilité. C’est la forme nouvelle de la dialectique cartésienne de l’infini et du fini. Elle n’est plus entre deux facultés, volonté d’une part, entendement de l’autre, mais traverse chaque faculté, qui est à la fois finitude et transcendance, point de vue et intention de vérité, de bien et d’être…….

Pour tuer un souvenir


Tu as la photo entre les mains et tu trouves trop artificiel le paysage aux couleurs polaroïd. Trop bleue la mer, trop transparent le ciel, trop incendié cet horizon, trop de brillance dans les regards des deux personnages qui s’enlacent au mépris du vent, vêtus de pull-overs semblables. Tu regardes dehors et la seule chose que tu vois c’est le reflet que la vitre te renvoie comme une gifle, parce qu’il fait nuit et qu’à cette heure les fenêtres se transforment en miroirs qui renvoient la solitude, les intérieurs accablants, les maisons comme la tienne, maisons vides, maisons avec café sans sucre le matin, café rapide et la voiture qui ne démarre pas et les minutes qui passent, maisons où tu découvres le matin des signes de déprime qui te signalent à cor et à cri que tu es en train de perdre la grande bataille. La photo reste dans tes mains. Elle était dans un tiroir que tu n’avais pas ouvert depuis des mois, mais elle est aujourd’hui dans tes mains et tu sens que le moment est venu d’assassiner ces souvenirs anciens. Alors tu dois prendre la photo comme un parallélépipède parfaitement horizontal et, c’est le plus important, devant une de ces fenêtres qui semblent reprocher à la pièce sa lumière blafarde. Ce n’est pas toi qui déchireras la photo. C’est quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus courageux ou de plus impersonnel, un autre je-tu qui flotte dans le vide derrière les vitres. Tu verras cette personne faire un mouvement de crabe avec les doigts, ses mains s’écarter de chaque côté et chacune emporter un morceau presque semblable de la photographie. Puis cette même personne rassemblera les morceaux et refera le même geste une, deux, trois fois, plus si elle l’estime nécessaire, jusqu’à ce qu’inexplicablement tu sentes la fatigue dans tes doigts. Par la vitre, tu verras tomber des flocons de neige trop gros pour être graciles et violeurs des lois de la gravitation. Ils tombent vite et, quand tu regarderas le tapis, tes yeux verront les vestiges mutilés d’un souvenir dont rien ne peut plus être sauvé

luis sepulveda

Les livres …


Plumes, pointes, palettes et partitions

 » Les livres ne ressuscitent pas les morts, ne métamorphosent pas un idiot en raisonnable, ni une personne stupide en individu intelligent. Ils aiguisent l’esprit, l’éveillent, l’affinent, et étanchent la soif de connaissances. Grâce au livre, tu apprends en l’espace d’un mois ce que tu n’apprendrais pas de la bouche de connaisseurs en une éternité, et cela, sans contracter de dette du savoir. Il te débarrasse, te délivre du commerce des gens odieux et des rapports avec des hommes stupides incapables de comprendre. Il t’obéit de jour comme de nuit, aussi bien durant tes voyages que pendant les périodes où tu es sédentaire. Si tu tombes en disgrâce, le livre ne renonce pas pour autant à te servir. Si des vents contraires soufflent contre toi, le livre, lui, ne se retourne pas contre toi. Il arrive parfois que le livre soit supérieur à son auteur. » Denis GUEDJ (Écrivain français /…

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