Bob Dylan- Knockin’ on Heaven’s Door « 


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L’été de nuit


Il me semble, ce soir,

Que le ciel étoilé, s’élargissant,

Se rapproche de nous ; et que la nuit,

Derrière tant de feux, est moins obscure.

Et le feuillage aussi brille sous le feuillage. 

Le vert, et l’orangé des fruits mûrs, s’est accru, 

Lampe d’un ange proche ; un battement 

De lumière cachée prend l’arbre universel.

Il me semble, ce soir.

Que nous sommes entrés dans le jardin, dont l’ange

A refermé les portes sans retour.

mouvement

Nous était apparu la faute, et nous allions 

Dans l’immobilité comme sous le navire 

Bouge et ne bouge pas le feuillage des morts.

Je te disais ma figure de proue

Heureuse, indifférente, qui conduit,

Les yeux à demi clos, le navire de vivre

Et rêve comme il rêve, étant sa paix profonde.

Et s’arque sur l’étrave où bat l’antique amour.

Souriante, première, délavée,

A jamais le reflet d’une étoile immobile

Dans le geste mortel.

Aimée, dans le feuillage de la mer.
Terre comme gréée,

Vois,

C’est ta ligure de proue.

Tachée de rouge.

L’étoile, l’eau, le sommeil 

Ont usé cette épaule nue 

Qui a frémi puis se penche 

A l’Orient où glace le cœur.

L’huile méditante a régné 

Sur son corps aux ombres qui bougent, 

Et pourtant elle ploie sa nuque 

Comme on pèse l’âme des morts

NOCTURNE EN PLEIN JOUR


Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l’univers obscur qui forme notre corps,
Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.
Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
Ont du mal à voler près du cœur qui les mène
Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant
Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines
Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
Les uns parlant parfois à l’oreille des autres.

La Fable du monde; suivi de Oublieuse mémoire

LIT DE NEIGE


hiver paysage de Caspar David Friedrich

Yeux, aveugles au monde, dans les failles du mourir : je viens,
pousse dure au cœur.
Je viens.
Miroir lunaire l’abrupt. Vers le bas.
(Lueur maculée par le souffle. Stries de sang.
Nuée de l’âme, qui a pris corps encore une fois.
Ombre des dix doigts — cramponnés.)
Yeux aveugles au monde,
yeux dans les failles du mourir,
yeux, yeux.
Le lit de neige sous nous deux, le lit de neige.
Cristal après cristal,
grille dans la profondeur du temps, nous tombons,
nous tombons et gisons et tombons.
Et tombons :
Nous étions. Nous sommes.
Une seule chair avec la nuit.
Dans les allées, les allées

Paul Celan – Grille de Paroles

Les Soleils de Septembre


Sous ces rayons cléments des soleils de septembre
Le ciel est doux, mais pâle, et la terre jaunit.
Dans les forêts la feuille a la couleur de l’ambre ;
L’oiseau ne chante plus sur le bord de son nid.

Du toit des laboureurs ont fui les hirondelles ;
La faucille a passé sur l’épi d’or des blés ;
On n’entend plus dans l’air des frémissements d’ailes :
Le merle siffle seul au fond des bois troublés.

La mousse est sans parfum, les herbes sans mollesse ;
Le jonc sur les étangs se penche soucieux ;
Le soleil, qui pâlit, d’une tiède tristesse
Emplit au loin la plaine et les monts et les cieux.

Les jours s’abrègent ; l’eau qui court dans la vallée
N’a plus ces joyeux bruits qui réjouissaient l’air :
Il semble que la terre, et frileuse et voilée,
Dans ses premiers frissons sente arriver l’hiver.

Ô changeantes saisons ! ô lois inexorables !
De quel deuil la nature, hélas ! va se couvrir !
Soleils des mois heureux, printemps irréparables,
Adieu ! ruisseaux et fleurs vont se taire et mourir.

Mais console-toi, terre ! ô Nature ! ô Cybèle !
L’hiver est un sommeil et n’est point le trépas :
Les printemps reviendront te faire verte et belle ;
L’homme vieillit et meurt, toi, tu ne vieillis pas !

Tu rendras aux ruisseaux, muets par la froidure,
Sous les arceaux feuillus leurs murmures chanteurs ;
Aux oiseaux tu rendras leurs nids dans la verdure ;
Aux lilas du vallon tu rendras ses senteurs.

Ah ! des germes captifs quand tu fondras les chaînes,
Quand, de la sève à flots épanchant la liqueur,
Tu feras refleurir les roses et les chênes,
Ô Nature ! avec eux fais refleurir mon cœur !

Rends à mon sein tari les poétiques sèves,
Verse en moi les chaleurs dont l’âme se nourrit,
Fais éclore à mon front les gerbes de mes rêves,
Couvre mes rameaux nus des fleurs de mon esprit.

Sans l’ivresse des chants, ma haute et chère ivresse,
Sans le bonheur d’aimer, que m’importent les jours !
Ô soleils! ô printemps ! je ne veux la jeunesse
Que pour toujours chanter, que pour aimer toujours !

Auguste Lacaussade, Poèmes et Paysages

Sonnet


Combien de bardes dorent le cours du temps !

Quelques uns d’entre eux furent toujours la nourriture

De mon imagination charmée — Je pouvais longuement méditer

Sur leurs beautés, terrestres ou célestes :

Et souvent, lorsque je m’asseois pour rimer,

Elles font en foule irruption dans mon cerveau :

Mais ni confusion, ni trouble grossier

Elles n’apportent ; c’est un harmonieux accord.

Ainsi les innombrables sonorités qui sont l’apanage du soir ;

Les chants des oiseaux— le bruissement des feuilles —

La voix des eaux — la grande cloche qui se balance

En résonnant solennellement — et des milliers d’autres encore,

Que la distance empêche de reconnaître,

Forment non un vacarme incohérent, mais une délicieuse symphonie.