Quiétude et inquiétude…Orphée et Eurydice


Déjà, revenant sur ses pas, Orphée avait échappé à tous les hasards. Eurydice lui était rendue et remontait vers les airs en marchant derrière lui (car Proserpine lui en avait fait une loi), quand un égarement soudain s’empara de l’imprudent amant, égarement bien pardonnable si les mânes savaient pardonner ! Il s’arrêta, et au moment où ils atteignaient déjà la lumière, oubliant tout hélas ! et vaincu dans son cœur, il se retourna pour regarder son Eurydice. Aussitôt s’évanouit le résultat de tous ses efforts, le pacte conclu avec le tyran cruel fut rompu et trois fois un bruit éclatant monta de l’Averne. Alors, “quelle est dit-elle cette folie qui m’a perdue, malheureuse que je suis ? Et qui t’a perdu, Orphée ? Quelle folie ? Voici que pour la seconde fois les destins cruels me rappellent en arrière, et que mes yeux se ferment, noyés dans le sommeil. Et maintenant, adieu ! Je suis emportée dans la nuit immense qui m’entoure et je tends vers toi des mains impuissantes, hélas, je ne suis plus à toi !”. Elle dit, et hors de sa vue, soudain, comme une fumée se confond avec l’impalpable, elle fuit du côté opposé ; en vain, il s’évertuait à saisir des ombres, il voulait lui parler encore : elle ne le vit plus, et le rocher d’Orcus ne permit plus qu’il repassât le marais qui les séparait » (Virgile, Les Géorgiques, IV, coll. Budé, Les Belles-Lettres, p. 485-503)

Orphee-et-Eurydice-bronze

Liliane Caumont

Quand Orphée descend vers Eurydice, l’art est la puissance par laquelle s’ouvre la nuit. La nuit, par la force de l’art, l’accueille, devient l’intimité accueillante, l’entente et l’accord de la première nuit. Mais c’est vers Eurydice qu’Orphée est descendu : Eurydice est, pour lui, l’extrême que l’art puisse atteindre, elle est, sous un nom qui la dissimule et sous un voile qui la couvre, le point profondément obscur vers lequel l’art, le désir, la mort, la nuit semblent tendre (L’Espace littéraire, p. 227)

Eurydice est donc l’œuvre ; la démarche d’Orphée est une tentative de dévoilement : son approche est heuristique. Sous le couvert de la nuit, Orphée pressent que se cache l’essence de l’œuvre, la réalisation parfaite, l’harmonie, la complétude de l’œuvre. Alors Orphée prend conscience que sa recherche est liée à la démesure, car son projet est de ramener au jour Eurydice, d’en cerner la forme, d’en réaliser la présence. Toutefois, le mythe nous dit que se détourner et regarder directement l’œuvre, Eurydice-l’œuvre, est un acte impossible puisqu’à ce retournement est liée la disparition de l’œuvre, emportée dans la nuit de la mort. Deux conséquences majeures sont soulignées par Blanchot :
Premièrement, la quête d’Orphée – la quête de tout écrivain – est liée à l’échec :
« Mais si l’inspiration dit l’échec d’Orphée et Eurydice deux fois perdue, dit l’insignifiance et le vide de la nuit, l’inspiration, vers cet échec et vers cette insignifiance, tourne et force Orphée par un mouvement irrésistible, comme si renoncer à échouer était beaucoup plus grave que renoncer à réussir, comme si ce que nous appelons l’insignifiant, l’inessentiel, l’erreur, pouvait, à celui qui en accepte le risque et s’y livre sans retenue, se révéler comme la source de toute authenticité » (ibid., p. 231)

a girl named eclipse — The Lonely Author


Something a little different…..

a girl named eclipse

a poet born
between a nightmare and soliloquy
surfacing from the deep
to write poetry from beyond
the penumbra of her heart
where loneliness pulsates in tones
echoes of the forsaken
serving as hallowed church bells
chiming the sad truth
not all of us are meant to be loved
like this child of the shadows
a girl named eclipse

via a girl named eclipse — The Lonely Author

TE VOILA


Capture

 
Contre ce ciel trop blanc, trop vide,
Te voilà ! Je t’ouvre mes bras.
Tu ris sous mes baisers, tu trembles…
Nous ne nous reconnaissons pas.
Ici, tu n’es jamais venue.
J’ai pourtant souffert de longs jours…
Tu souffrais d’un mal inconnu…
Mais l’amour était-ce l’Amour,
Et non pas l’étrange malaise
Qui nous jeta si longuement
L’un loin de l’autre avec la fièvre
D’un inexprimable tourment ?
Ne me dis rien… Je t’ai comprise.
Tu sanglotes entre mes bras
Et c’est enfin la bonne crise…
Je ris, tu pleures… C’est bien toi !

La loi du rêveur


20995415

 

Tout en songeant à cela, je pouvais presque entendre ce que disaient les débatteurs
à la télévision. C’est que la porte de la chambre était restée entrebâillée. Maman
avait-elle l’intention de nous surveiller toute la nuit ou avait-elle simplement oublié de la refermer ? Quoi qu’il en fût, la veilleuse de ma petite enfance luisait dans le couloir. Tiens, me dis-je, pourquoi les parents ont-ils allumé la veilleuse ? Il
y avait au moins quatre ou cinq ans qu’on ne l’allumait plus. Je n’étais plus un bébé, je n’avais plus peur du noir. De plus, Louis était là ! Pourtant, je voyais bien l’auréole rousse, là-bas, dans la nuit du couloir, déployée autour de la petite ampoule comme l’œil ouvert d’un hibou. Je n’arrivais pas à en détourner les yeux. Ce hibou va m’empêcher de dormir, me dis-je. Je résolus de fixer cet œil jusqu’à ce qu’il se ferme. Un garçon de dix ans croit dur comme fer à ce genre de choses : Si je regarde cette veilleuse assez longtemps sans cligner des yeux, elle s’éteindra d’elle-même ; pure affaire de volonté. Le hibou fermera son œil.

Tu paries ?

Je ne sais combien de temps dura ce duel entre la veilleuse et moi. Tout devenait
très noir autour de cette lueur dorée. Il n’y avait plus au monde que l’œil de ce hibou, qui me défiait dans
la nuit :
— Regarde-moi ! Allez, regarde-moi !
Le hibou et moi.
Volonté contre volonté.
Finalement, j’ai gagné.
« Pof ! » a fait la veilleuse.
Je connaissais ce bruit. « Pof ! » Victoire ! L’ampoule a explosé ! Je l’ai fixée
si intensément qu’elle a explosé ! « Pof ! » Suivi d’une petite pluie de verre sur
le lino du couloir.
Je me suis tourné en souriant contre le mur pour m’endormir.
Mais je ne me suis pas endormi.
Du fond du couloir, le hibou continuait de me provoquer :

— Regarde-moi, regarde mon œil crevé si tu en as le courage !

Et je ne l’avais pas. Une peur montée de ma plus petite enfance m’interdisait de relever ce défi. Je m’efforçai de fixer le plafond, pourtant invisible dans la nuit. La peur me maintint un long moment dans cette position ; puis, la honte l’emportant

–, je fis de nouveau face au hibou.

Éruption de terreur. Là-bas, dans le couloir, un liquide jaune coulait de l’ampoule
éventrée. Il coulait sans bruit et se répandait sur le sol.

 

….Federico Fellini
était-il certain de vouloir ressusciter ? Supporterait-il cette épreuve ? Ce n’était
pas de la tarte, une résurrection ! Le retour à la lumière du jour, oui, aux parfums
de la vie, soit, aux artichauts à la romaine et aux polpette di bollito évidemment 
tout cela était très tentant, retrouver la faculté de rêver et les palpitations de
la création, certes, mais le confort moelleux de l’éternité tout de même, l’exquise
sensation de planer main dans la main avec Giulietta dans l’espace et le temps, la
si reposante absence de suspens… Quel dilemme ! 

Les Plumes d’Éros


Pruszkowski_Falling_star

falling star 1884 witold pruszkowski

 

Désormais, l’état lumineux a changé d’orientation : il est à présent isolé et n’ouvre que sur lui-même. Si j’essaie d’en préciser la nature, je n’aperçois que sa ressemblance avec l’espace qu’autour de moi ouvre le regard. Non, ce dernier est substantiellement le même que l’état ancien mais il n’est pas environné du même lieu. L’ancien est dans mon corps : c’est une poche lumineuse qui se dilate, qui envahit tout mon volume intérieur, et qui l’illumine en abolissant toute frontière entre dehors et dedans. Le bonheur est dans cette abolition-là… Il en va pourtant de même avec le nouveau quand le regard déchaîne un torrent spatial qui emporte ma face et mon dos pour m’unir, non pas à une Figure en soi restrictive, mais à l’énergie spatiale à jamais courante. Et tout s’accélère dans une perdition de l’identité… Perdition devenue l’essence du plaisir de voir puis du plaisir d’écrire, qui eux aussi déclenchent (parfois) l’unité des espaces intérieur et extérieur en me plongeant dans l’oubli de tout ce dont m’écarte leur activité.
Au départ, j’avais l’intention de raconter comment l’illumination de la fin du printemps  m’avait fait  changer de posture pour extraire de mon corps la seule transcendance véritable : celle que développe la langue… Mais tout cela n’est-il pas trop intime, pour avoir la signification que je voudrais fonder ?
Compte uniquement la métamorphose qui s’opère dans le regard : tout à coup la conscience de la vue dans la vue consume son objet pour que brille sa seule quintessence lumineuse. Devenu alors sans lourdeur, c’est-à-dire sans image, l’objet n’est plus qu’énergie de fusion…

La lune


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by Hilda Randulv

 

L’amitié silencieuse de la lune

( je cite mal Virgile ) t’accompagne

depuis, cette nuit, aujourd’hui perdue

dans le temps, cette soirée où tes yeux
vagues l’ont déchiffrée pour toujours dans
un jardin, un patio qui sont poussière.

Pour toujours ? Je sais qu’une fois quelqu’un

pourra te dire en toute vérité :

Tu ne verras plus la lune claire.

Tu viens d’épuiser la somme des chances

que t’accorde le destin. Inutile

d’ouvrir toutes les fenêtres du monde.

Il est tard. Tu ne la trouveras plus.

Nous vivons découvrant et oubliant

cette douce coutume de la nuit.

Regarde. C’est peut-être la dernière.