LUI, NUL AUTRE

Lui, nul autre, descendit d’une étoile
qui ne lui avait fait aucun mal.
Il dit : Ma légende ne vivra pas longtemps
ni mon image dans l’esprit des gens.
Que la vérité m’éprouve.
Je lui dis : Apparais et tu te briseras.
Ne te brise pas.
Il me confia sa tristesse prophétique : Où irai-je ?
Je lui dis : Vers une étoile invisible
ou une caverne.
Il dit : Une réalité m’assiège que je lis mal.
Je lui dis : Rédige tes souvenirs
d’une étoile qui s’est éloignée,
d’un lendemain qui tarde
et interroge ton imagination :
Savait-elle que ta route serait longue ?
Il dit : Mais je ne maîtrise pas l’écriture, l’ami !
Je demandai : Tu nous avais donc menti ?
Il répondit : Au rêve de guider les rêveurs
telle l’inspiration.
Puis il soupira : Prends-moi par la main,
ô l’impossible !
Et il disparut comme dans les légendes.
Il n’a pas vaincu pour mourir,
n’a pas été vaincu pour vivre.
Prends-nous donc par la main, ô l’impossible !

MAHMOUD DARWICH

  Comme des fleurs d’amandier ou plus loin

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Éloge d’une soupçonnée

C’est le même combat incessant, celui des ingrats : le
nom sans la chose, alors qu’appelle là-bas la chose avec
le nom. L’absent qui dérangeait ? Je suis cet absent jamais
revu deux fois

René Char

Sur la mer du sommeil, un poème d’Yvan Goll — de paysage en paysage

article publié une première fois le 3 octobre 2016 photographie Guenter Knop Sur la mer du sommeil Sur la mer du sommeil Ta cuisse est le modèle de toutes les vagues Roulant vers les passés futurs A la mesure de ton souffle La vague universelle Respire et meurt Cousine des cyclades Filleule de la grande Anadyomène […]

Sur la mer du sommeil, un poème d’Yvan Goll — de paysage en paysage

Tribulations

Jeter du lest pour monter, il n’y a pas d’image plus vraie. De nouveau je frappe, je tranche les têtes encombrantes, je retrouve la joie de refuser – oh ! pas au nom d’une contrainte morale, mais tout simplement parce que seule une certaine solitude, seul un certain état de dépouillement, de force claire, de pureté, m’ont ouvert chaque fois le chemin de l’amour. Je ne connais pas d’autre chemin pour devenir fou. Et je ne connais pas d’autre bonheur que la folie

Jean-René Huguenin- Journal

Zibaldone

L’âme est si mal à l’aise dans ce lieu, (dit Mme de Staël au sujet des catacombes, liv. 5, chap. 2 de Corinne) qu’il n’en peut résulter aucun bien pour elle. L’homme est une partie de la création, il faut qu’il trouve son harmonie morale dans l’ensemble de l’univers, dans l’ordre habituel [74] de la destinée ; et de certaines exceptions violentes et redoutables peuvent étonner la pensée, mais effraient tellement l’imagination, que la disposition habituelle de l’âme ne saurait y gagner.* Ces mots sont une condamnation solennelle des horreurs et des excès terrifiants si chers aux romantiques. L’imagination et le sentiment, au lieu d’être réveillés, sont oppressés, écrasés et ne peuvent se résoudre qu’à fuir, c’est-à-dire à fermer les yeux de la fantaisie et à esquiver les images que vous leur présentez.

Leopardi Zibaldone

Le Livre contre la mort


Le mot liberté exprime avant tout une tension violente, peut-être la plus violente de toutes. L’homme veut toujours aller plus loin et, lorsqu’il ne connaît pas le nom de cet ailleurs qui l’obsède, imprécis au point qu’il n’en peut distinguer les contours, il l’appelle liberté. Au point de vue spatial, cette tension génère le désir irrépressible de franchir une frontière en niant tout simplement son existence. La liberté dans les airs s’exprime dans le rêve ancestral et mythique de voler à la rencontre du soleil. La liberté dans le temps signifierait vaincre la mort, alors même qu’on peut déjà s’estimer satisfait d’avoir éventuellement réussi à en repousser l’échéance. La liberté dans le monde des choses, ce serait l’abolition des prix ; et le parfait prodigue, un homme libéré des contingences, ne désire rien tant qu’un perpétuel bouleversement des prix, affranchi de toute règle, comme déterminé par un baromètre capricieux, impossible à influencer et à peu près imprévisible. Il n’existe pas de liberté dans les actes. À cet égard, le prix de la liberté, le bonheur qu’elle procure résident dans la tension de l’homme qui veut dépasser ses limites et que son désir pousse à se mesurer aux extrêmes. Celui qui veut tuer se trouve confronté aux terribles menaces qui accompagnent l’interdiction de tuer, et s’il pouvait se soustraire aux tourments que ces menaces lui infligent, sans doute choisirait-il de se soumettre à des tensions susceptibles de déboucher sur une issue plus heureuse. – Mais la liberté, à l’origine, réside simplement dans le fait de respirer. Chacun peut respirer l’air qui l’entoure, et la liberté de respirer est bien la seule qui n’ait été foulée aux pieds à ce jour.