Les déferlantes


Je savais que l’on pouvait rester très longtemps comme ça, les yeux dans la mer, sans voir personne. Sans parler. Sans même penser. Au bout de ce temps, la mer déversait en nous quelque chose qui nous rendait plus fort. Comme si elle nous faisait devenir une partie d’elle. Beaucoup de ceux qui vivaient cela ne repartaient pas.


Les Mots


Non. Je ne manque nulle part, je ne laisse pas de vide. Les métros sont bondés, les restaurants comblés, les têtes bourrées à craquer de petits soucis. J’ai glissé hors du monde et il est resté plein. Comme un oeuf. Il faut croire que je n’étais pas indispensable. J’aurais voulu être indispensable. A quelque chose ou à quelqu’un. A propos, je t’aimais. Je te le dis à présent parce que ça n’a plus d’importance.


Manuscrit autographe de Jean-Paul Sartre, ébauche des « Mots ».

Faust (Extrait)


Sous quelque habit que ce soit, je n’en sentirai pas moins les misères de l’existence humaine. Je suis trop vieux pour jouer encore, trop jeune pour être sans désirs. Qu’est-ce que le monde peut m’offrir de bon ? Tout doit te manquer, tu dois manquer de tout ! Voilà l’éternel refrain qui tinte aux oreilles de chacun de nous, et ce que, toute notre vie, chaque heure nous répète d’une voix cassée. C’est avec effroi que le matin je me réveille ; je devrais répandre des larmes amères, en voyant ce jour qui dans sa course n’accomplira pas un de mes vœux ; pas un seul ! Ce jour qui par des tourments intérieurs énervera jusqu’au pressentiment de chaque plaisir, qui sous mille contrariétés paralysera les inspirations de mon cœur agité. Il faut aussi, dès que la nuit tombe, m’étendre d’un mouvement convulsif sur ce lit où nul repos ne viendra me soulager, où des rêves affreux m’épouvanteront. Le dieu qui réside en mon sein peut émouvoir profondément tout mon être ; mais lui, qui gouverne toutes mes forces, ne peut rien déranger autour de moi. Et voilà pourquoi la vie m’est un fardeau, pourquoi je désire la mort et j’abhorre l’existence.


Bénédiction


Être seul, ne serait-ce que quelques minutes, et le comprendre de tout son être, est une bénédiction que nous songeons rarement à invoquer. L’homme des grandes villes rêve de la vie à la campagne comme d’un refuge contre tout ce qui le harcèle et lui rend la vie intolérable. Ce dont il n’a pas conscience, c’est qu’il peut être plus seul dans une ville de dix millions d’habitants que dans une petite communauté. L’expérience de la solitude conduit à une réalisation spirituelle. L’homme qui fuit la vie, pour être à même de faire cette expérience, risque bien de s’apercevoir à ses dépens, surtout s’il amène dans ses bagages tous les désirs que la ville entretient, qu’il n’a réussi qu’à trouver l’isolement. « La solitude est faite pour les bêtes sauvages ou pour les dieux », a dit quelqu’un. Et il y a du vrai là-dedans.


La nuit Des Temps (2)


Je suis entré et je t’ai vue.

Et j’ai été saisi aussitôt par l’envie furieuse, mortelle, de chasser, de détruire tous ceux qui, là, derrière moi, […] attendaient de savoir et de voir. Et qui allaient TE voir, comme je te voyais.

Et pourtant, je voulais aussi qu’ils te voient. Je voulais que le monde entier sût combien tu étais, merveilleusement, incroyablement, inimaginablement belle.

Te montrer à l’univers, le temps d’un éclair, puis m’enfermer avec toi, seul, et te regarder pendant l’éternité.





bibliothèque


Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses… des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit – je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit – il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaitre précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque.


  

Existentialisme


Puisque tu veut comprendre l’existence du Bien-Aimé,

Laisse les apparences et pénètre la substance.

Des voiles accumulés nous cachent Son essence,

Il est plongé en Lui-même et l’univers est plongé en Lui.



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Poésie


Lorsqu’on a pressenti, rien qu’une fois, l’immensité de notre aventure humaine, on peut se demander ensuite quelle force nous retient dans l’étroit. Quelle force est là, qui fait que nous poursuivons quand même la route sans fomenter des bouleversements et sans abattre les murs ?
  
 La poésie – si elle s’inscrit en nous –, tout en admettant de nous regarder cheminer, nous délivre.
  
 Parfois, se mirant dans l’un de nos destins, elle nous découvre son envers terrestre qui est l’amour. Alors, malgré les tiraillements, nous nous sentons sauvés ; et en réalité nous le sommes, sauvés, ici et ailleurs


Le visage émerveillé


Je pense aux femmes, à toutes les femmes, aux reines, aux épouses qui ont déjà plusieurs petits enfants, aux jeunes filles,
                  à nous qui sommes vos fiancées, Seigneur.
               
                Un homme vient qui leur tient les cheveux, la tête, la bouche renversés.
            
                Je pense à toutes qui étaient libres, orgueilleuses, qui marchaient sur les routes ou dans un petit jardin.

                Un homme vient qui les respecte, et puis qui les aime et les désire.
            
                Elles étaient libres

                Il y en avait de hautaines qui disaient :
                — Moi, je n’ai jamais rien demandé à personne.

                Un homme est là qui a sa bouche toute collée contre leur oreille ; il les interroge :
         
                — N’est-ce pas, vous voulez bien que je vous aime, que je m’étende près de vous, que je me penche sur votre cœur ?…
                Et elles disent : « oui », doucement, mais c’est plus fort qu’elles, elles disent « oui »…


Si c’est un homme


Vous qui vivez en toute quiétude 

Bien au chaud dans vos maisons, 

Vous qui trouvez le soir en rentrant 

La table mise et des visages amis, 

Considérez si c’est un homme 

Que celui qui peine dans la boue, 

Qui ne connaît pas de repos, 

Qui se bat pour un quignon de pain, 

Qui meurt pour un oui ou pour un non. 

Considérez si c’est une femme 

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux 

Et jusqu’à la force de se souvenir, 

Les yeux vides et le sein froid 

Comme une grenouille en hiver. 

N’oubliez pas que cela fut, 

Non, ne l’oubliez pas : 

Gravez ces mots dans votre cœur, 

Pensez-y chez vous, dans la rue, 

En vous couchant, en vous levant ; 

Répétez-les à vos enfants,……