PREMIÈRE ELEGIE


Serait-ce une vaine légende qu’autre fois dans la complainte pour Li nos la première vague de musique transperça la rigidité stérile, et que dans l’espace 
épouvanté, qu’un adolescent presque divin venait de quitter à jamais, le vide se mit à vibrer de ce mouvement qui, aujourd’hui, 
nous saisit, nous console et nous maintient.



La leçon de musique


Je m’arrête à des embarras, à des images malencontreuses, à des courts-circuits plus qu’à des pensées formées et qu’assure un système prémédité qui les étaie. Que celui qui me lit ait constamment à l’esprit que la vérité ne m’éclaire pas et que l’appétit de dire ou celui de penser ne lui sont peut-être jamais tout à fait soumis. Je fais cet aveu qui coûte un peu à dire. Pourtant il n’est jamais singulier. La vérité de ce que nous disons est peu de chose en regard de la persuasion que nous recherchons en parlant et cette persuasion elle-même, qui est peu, est moins encore si nous la rapportons à la répétition pleine d’un vieux plaisir qui se cherche au travers d’elle. Ce plaisir est plus ancien que la mue. Il est plus ancien que les mots mêmes que la mue affecte, ou dont elle métamorphose l’apparence. Et les mots, comme ils n’en portent pas la mémoire, ils ne le capturent jamais. Ils ne le consentent jamais.


Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent


Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front.

Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime.

Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule ;
Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière

Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,

Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va,

Rire de Jupiter sans croire à Jéhova,

Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme,

Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme,

Pour de vains résultats faire de vains efforts,

N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,

Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,

Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;

Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,

Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,

Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !


La belle absente


Inquiet, aujourd’hui, ton pur visage flambe. 
Je plonge vers toi qui déchiffre l’ombre et 
La lampe jusqu’à l’obscure frange de l’hiver: 
Quêtes du plomb fragile où j’avance, masque 
Nu, hagard, buvant ta soif jusqu’à accomplir 
Limage qui s’efface, alphabet déjà évanoui. 
Létrave de ton regard est champ bref que je 
Dois espérer, la flèche magique, verbe jeté, 
Plain-chant qu’amour flambant grava jadis.




Petites scènes capitales


…la joie n’appartient pas à la durée, elle apparaît où et quand ça lui chante, comme la beauté, elle fulgure, se sauve, c’est un esprit follet, mais les petites échardes solaires qu’elle lance dans sa course se piquent dru dans la chair, ne se laissent pas oublier.

(…) rien ne pourra abolir cela qui a eu lieu : cet instant de splendeur jailli du fugace embrassement d’un arbre et du soleil. De la beauté se révélant à l’improviste, puis s’effaçant, de l’étreinte radiante de l’amour bientôt se desserrant, de la joie entrant en crue, puis refluant, quelque chose persiste par-delà la disparition. Tout ce qui excède en intensité, en présence, en saveur, laisse un reste.


Le bonheur


Le bonheur, c’est tout petit

Si petit que, parfois, on ne le voit pas.

Alors on le cherche, on le cherche partout.

Il est là dans l’arbre qui chante dans le vent.

Dans le regard de l’enfant.

Le pain que l’on rompt et que l’on partage.

La main que l’on tend.


Le bonheur, c’est tout petit.

Si petit que, parfois, on le ne voit pas.

Il ne se cache pas, c’est là son secret.

Il est là, tout près de nous, et parfois en nous.

Le bonheur, c’est tout petit.

Petit comme nos yeux pleins de lumière.

Et comme nos cœurs pleins d’amour. »


 

Portraits de femes


L’amour dure trois ans, dit-on, ou même moins, et c’est vérifiable quand il ne s’agit pas d’amour. En réalité, l’amour dure toujours, il faut simplement mieux définir ce toujours.
D’une façon ou d’une autre, visible ou invisible, vous sacralisez quelqu’un dans son existence entière, sa respiration et sa mort. L’amour, s’il a lieu, est plus fort que la mort. Dans l’amour, quoi qu’il arrive, même aux confins de l’horreur ou de la démence, vous touchez du doigt la défaite de la mort



EREVAN


De quoi naît le bonheur sinon du malheur ? Observe ceux qui nous entourent. Parmi eux, il y en a qui ont perdu des êtres chers au cours de ces dernières années, qui ont souffert, versé des larmes, qui ont cru mourir de douleur. S’ils n’avait pas connu ces heures tragiques, crois-tu qu’ils seraient capable de vivre pleinement ces instants de fête ? Méfions-nous des vies sans tourment. Elles nous installent dans un état de torpeur et nous donnent l’impression d’être immortel.


De l’inconvénient d’etre né (extraits)


Je sens que je
suis libre, mais je sais que je ne le suis pas.

 *
 Je supprimai de mon
vocabulaire mot après mot. Le massacre fini, un seul rescapé : Solitude.
Je me réveillai comblé.

 *
 Si j’ai pu tenir jusqu’à
présent, c’est qu’à chaque abattement, qui me paraissait intolérable, un second
succédait, plus atroce, puis un troisième, et ainsi de suite. Serais-je en enfer,
que je souhaiterais en voir les cercles se multiplier, pour pouvoir escompter
une épreuve nouvelle, plus riche que la précédente. Politique salutaire, en
matière de tourments tout au moins.

 *
 À quoi la musique fait
appel en nous, il est difficile de le savoir ; ce qui est certain, c’est
qu’elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n’y saurait
pénétrer.

 *
 Nous aurions dû être
dispensés de traîner un corps. Le fardeau du moi suffisait.

 *
 Pour reprendre goût à
certaines choses, pour me refaire une « âme », un sommeil de
plusieurs périodes cosmiques serait le bienvenu.


 

La femme à venir


J’aime cette force du trait, cet éblouissement du noir, il y a quelque chose de pourpre dans vos
noirs, comme une colère, enfin vous voilà de retour parmi nous, c’est le malheur qui fait les
vrais peintres, la joie donne des couleurs bien trop pâles, à la rigueur des aquarelles, des papiers peints, mais certes pas de grandes œuvres, n’est-ce pas, maître ? Et le maître sourit, acquiesce d’un sourire à l’architecte qui lui parle avec chaleur, une coupe de champagne rose à la
main. Cause toujours. Pour l’heure je m’efforce de peindre encore. Rien de plus que ça : encore.

  Dans les expositions, il y a des jeunes femmes minces, l’aventure flotte autour de leurs épaules
nues. Ce genre de femmes qui aiment les artistes comme on aime celui qui vous promet l’infini
pour vous seule, pour vos beaux yeux, pour votre corps adoré et votre âme sans pareille. Ce genre
de femmes qui séduisent leur séducteur. Elles traînent autour des galeries. Elles amènent l’argent et l’intelligence autour de leurs bras frais. Elles tournent autour du père qui les maintient à distance, avec un sourire. La mère les regarde, n’en pense rien. Ce n’est pas son affaire. Elle regarde les peintures. On dirait les symptômes d’une maladie indéchiffrée. Chaque tableau mesure un éloignement, une ombre agrandie par le soleil couchant.