Cycle des Dieux


Je lis les journaux.
Ils évoquent des sujets habituels : guerres, meurtres, viols, grèves, prises d’otages, terrorisme, pédophilie, pollution. Côté culture : nombrilisme et abstraction. Côté politique : promesses, démagogies et phrases creuses qui veulent tout et rien dire. Seule la rubrique des sports affiche les visages hilares d’éphèbes milliardaires recouverts de logos de leurs sponsors, au grand ravissement des foules qui les idolâtrent parce qu’ils savent déplacer des balles ou des ballon. Partout le triomphe du mensonge, l’apologie de la bêtise, la victoire facile des cyniques sur les derniers bastions de l’intelligence qui résistent d’autant plus difficilement qu’ils sont divisés. Le troupeau hébété est nourri de son foin insipide et en redemande avec ferveur.




L’ETERNITE N’EST PAS DE TROP


Seul à présent, il s’adosse au vieux pin, cale son dos dans le creux du tronc. Quoique respirant péniblement, il se ressaisit. Une fois encore, une fois de plus, il pose son regard sur la vallée, aussi loin que possible, là, à l’extrémité, où semble s’élever une fumée bleue. C’est l’heure où l’après-midi commence.  A travers la senteur des conifères et le bourdonnement des abeilles, la saison relance son cycle de nouvelles promesses.  Entre ciel et terre, entre les nuages qui voguent et les collines qui moutonnent circule sans faille le souffle rythmique, que les aigles planant haut traduisent en de superbes arabesques.  Une ultime et suprême lucidité lui revient: « Ah! toujours ce monde foisonnant, bigarré, avec sa magnificence étalée.  Pourtant, on vient dans ce monde pour un seul visage.  Ce visage, une fois vu, ne peut plus être oublié.  Sans ce visage, le monde foisonnant, n’est-ce pas, ne prend pas durablement saveur ni sens.  Alors qu’avec le regard et la voix qui en émanent, tout prend àjamais saveur et sens.  Oui, sans l’être aimé, tout se disperse, avec l’être aimé, tout se retrouve.  En cette vie, en l’autre vie, tant que la vie est vie… »
Un nouveau vertige vient le frapper, en plein front, sans concession cette fois.  Sentant son corps le lâcher telle une dépouille, il ferme les yeux, sans doute pour ne plus les rouvrir.  A cet instant précis, éclôt son troisième œil, celui de la Sapience, qui à sa place dévisage l’infini et proclame d’une voix ferme: « Lan-ying, nous voilà ensemble.  Bien sûr, nous le sommes depuis longtemps, mais il s’y mêlait encore, comme malgré nous, tant de troubles, de craintes, de blessures, de scories, de fausses joies, de vrais remords.  Maintenant nous entrons dans le mystère du pur jaillissement, du  pur échange.  Il a fallu pour cela traverser le tout.  Nous avons appris à être ensemble, nous aurons à vivre ce qui est appris, indéfiniment, tout chagrin lavé, toute nostalgie bue. L’éternité n’est pas de trop. Je viens ! ».
De ce vaste monde-ci Dao-sheng n’entend probablement plus rien, n’a plus besoin d’entendre. Pourtant une voix monte encore de la vallée ; c’est celle du fidèle Gan-er. Il crie :
Maître, le messager qui vient du couvent est là. Nous montons !