Âmes-Histoire de la souffrance


Dans l’océan, un milliard d’autres commencements se sont produits. Rien n’en est resté sauf ceci, qui a persisté un moment, s’est reproduit et a gagné en intensité : la vie, simple fracas régional dans le chaos général.Vague cacophonie chimique de ce qui grouillait translucide parmi les couches liquides, avant d’être scindé, décomposé puis recomposé, ça a proliféré par embranchements, sans hasard ni logique d’ensemble, mais de proche en proche. Spectacle sans auteur, sans partition ni spectateur, la vie n’a été qu’un chahut de la nature terrestre.C’était remuant, et ça ne souffrait pas.Aucun instant décisif n’a coupé le temps en deux, rien n’a fait basculer le monde d’un état d’insensibilité absolue au frémissement de la toute première sensation. La douleur n’a pas surgi de l’absence de douleur, soudaine, brève et violente, à la façon dont la foudre frappe : personne n’a souffert le premier.De la mécanique du vivant a plutôt émané un bruit de fond, tel un bourdonnement, et du bourdonnement a émergé une ligne mélodique audible à elle-même : la sensibilité

Tristan Garcia -Naissance de la souffrance

As One Listens To The Rain


listen to me as one listens to the rain,
the years go by, the moments return,
do you hear the footsteps in the next room?
not here, not there: you hear them
in another time that is now,
listen to the footsteps of time,
inventor of places with no weight, nowhere,
listen to the rain running over the terrace,
the night is now more night in the grove,
lightning has nestled among the leaves,
a restless garden adrift-go in,
your shadow covers this page.
” 
Octavio Paz

Boutique de l’âme


Pouces divins, secourez-moi
Pour sculpter ces fronts qui reculent,
Ces oreilles tendues de métal,
Ces joues que des roses boursouflent,
Et ces bouches qui se recousent
Sous l’attouchement de mes doigts.
La boutique valse et grandit,
Étonnant jeu de massacre.
« Les cheveux luisants et tout gras
Couvrent d’une herbe noire et lourde
La rougeur de l’oreille sourde
Et les cous de graisses bardés.
Insaisissable solidité :
Flux et reflux, disparaissez,
Disparaissez, fantoches de l’âme,
Avec vos crânes de rochers.
Tendez, immuables sourcils,
L’indulgence de vos ramures
Sur la pierre tenace et dure
Des visages que j’ai surpris. »
Soyez rochers, soyez la phrase
Qui tremble à la bouche d’un homme
Qui trébuche dans sa pensée.


Antonin Artaud- Œuvres et correspondance

La Lectrice


Nouvelle séance de lecture chez Éric. Tout se passe bien cette fois. Il a voulu encore du Maupassant, comme pour montrer que cet auteur ne lui faisait pas peur, qu’il n’était pas prêt à y renoncer. Mais j’ai choisi cette fois une histoire de tout repos, La Parure.

 La femme qui les portait, ou plus exactement les avait empruntés pour les porter, était
radieuse. Folle de bonheur et de plaisir. Et là, maintenant, tout d’un coup, devant
ce garçon infirme :

« … Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs
éveillés, de cette victoire si complète et si douce au cœur des femmes… »

Je sens Éric tout frémissant. Au point que je me demande si je n’ai pas encore fait un mauvais choix, une erreur inverse de la précédente : cette image de femme, ce vertige… Mais non, il est très calme. Son frémissement est dans le pressentiment d’un bonheur qu’il ne connaît pas. Les mots ivresse, emportement, désirs éveillés sont des mots forts
pour cet enfant visiblement intelligent et – je le sais bien maintenant, je ne
le sais que trop – hyper-sensible. Moi aussi, j’avais ma sensibilité à vif, dans
la grange, pendant que tombait la pluie lourde et chaude (où était-ce ? quand
était-ce ?). Pourquoi n’aurait-il pas droit à la vie ? À l’ivresse de
la vie ? Comme je suis venue en jeans, j’ai l’impression tout d’un coup qu’il
est très déçu. C’est peut-être une impression fausse, ou absurde, ou
complètement subjective. Mais à sa façon de remuer la tête, de laisser errer, flotter
autour de moi son regard, puis de le reprendre comme pour le faire entrer en
lui, avec un curieux mélange de gêne et d’impatience, il me semble qu’il n’est
pas content de voir mes jambes empaquetées dans ce tissu toilé.

Au bout d’un certain temps, l’histoire semble produire son effet. Oui, il écoute ! Je ne fais pas la lecture pour rien. Je la fais pour quelque chose. On dirait même que le moindre des mots que je prononce est enregistré par Éric comme par la pointe sensible d’un sismographe. Oui, un tremblement secret, capté avec une extraordinaire précision : telle est la forme de son attention à ce texte, à mon avis plutôt plat, du petit-maître Maupassant, mais qui parle de choses chatoyantes et ruisselantes. L’important n’est pas la manière dont elles sont écrites, mais la manière dont elles sortent de ma bouche et de mon corps. Comme était importante la manière dont elles dansaient dans mes yeux, là-bas, dans la grange, au milieu de la paille, quand la pluie tombait. J’ai une immense pitié pour ce petit paraplégique, une immense tendresse qu’il ne soupçonne même pas. Pourquoi n’aurait-il pas droit au bonheur, à la pluie, au soleil ?

La lectrice – Raymond Jean

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L’arrêt de mort


Avoir perdu le silence, le regret que j’en éprouve est sans mesure. Je ne puis dire quel malheur envahit l’homme qui une fois a pris la parole. Malheur immobile, lui-même voué au mutisme ; par lui, l’irrespirable est l’élément que je respire. Je me suis enfermé, seul, dans une chambre, et personne dans la maison, au-dehors presque personne, mais cette solitude elle-même s’est mise à parler, et à mon tour, de cette solitude qui parle, il faut que je parle, non par dérision, mais parce qu’au-dessus d’elle veille une plus grande qu’elle et au-dessus de celle-ci une plus grande encore, et chacune, recevant la parole afin de l’étouffer et de la taire, au lieu de cela la répercute à l’infini, et l’infini devient son écho

Maurice Blanchot

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Bruno Vergauwen

Le gardeur de troupeaux


« Hola, gardeur de troupeaux,

Sur le bas-côté de la route,

Que te dit le vent qui passe ? »

« Qu’il est le vent, et qu’il passe, 

Et qu’il est déjà passé 

Et qu’il passera encore.

Et à toi, que te dit-il ? »

« Il me dit bien davantage.

De mainte autre chose il me parle, 

De souvenirs et de regrets,

Et de choses qui jamais ne furent. »

« Tu n’as jamais ouï passer le vent.

Le vent ne parle que du vent.

Ce que tu lui as entendu dire était mensonge, 

Et le mensonge se trouve en toi. »

Fernando Pessoa

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