LE PARADOXE DE LA PERFECTION


La perfection me rend malade, me dégoûte. Toutes ces femmes et ces hommes qui cherchent la perfection dans les stéréotypes créés par la société me filent le vomi. Putains de mannequins de viande, sans personnalité ou de l’amour pour eux-mêmes. Mêmes vêtements, même musique, les mêmes expressions, mêmes aliments, mêmes défoncées, les mêmes voitures, mêmes vies… et à la fin ? Mêmes suicides neuronaux de masse. Pourquoi vivre comme un automate est sans l’ombre d’un doute ?… un suicide. Quand on est tous « égaux », On est tous ces personnes. La perfection est un oiseau en cage qui vit, mange, chie et meurt dans le seul but d’être admiré. Je veux vivre libre, gelé, affamé mais libre.

Charles Bukowski

La poétique de la rêverie


Au lieu de chercher du rêve dans la rêverie, on chercherait de la rêverie dans
le rêve. Il y a des plages de tranquillité au milieu des cauchemars. Robert Desnos
a noté ces interférences du rêve et de la rêverie : «Bien qu’endormi et rêvant sans
pouvoir faire la part exacte du rêve et de la rêverie, je garde la notion de décor»
Autant dire que le rêveur, dans la nuit du sommeil, retrouve les splendeurs du
jour. Il est alors conscient de la beauté du monde. La beauté du monde rêvé lui
rend un instant sa conscience.
Et c’est ainsi que la rêverie illustre un repos de l’être, que la rêverie illustre
un bien-être. Le rêveur et sa rêverie entrent corps et âme dans la substance du
bonheur. Dans une visite à Nemours en 1844, Victor Hugo était sorti au
crépuscule pour «aller voir quelques grès bizarres». La nuit vient, la ville se tait,
où est la ville ?
Tout cela n’était ni une ville, ni une église, ni une rivière, ni de la couleur, ni
de la lumière, ni de l’ombre ; c’était de la rêverie.
Je suis resté longtemps immobile, me laissant doucement pénétrer par cet
ensemble inexprimable, par la sérénité du ciel, par la mélancolie de l’heure. Je ne
sais ce qui se passait dans mon esprit et je ne pourrais le dire, c’était un de ces
moments ineffables où l’on sent en soi quelque chose qui s’endort et quelque
chose qui s’éveille

Gaston Bachelard- La poétique de la rêverie


René Magritte. Les Rêveries du promeneur solitaire 1926

Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église….


Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle. Sans doute ce phare étrange allait éveiller au loin le bûcheron des collines de Bicêtre, épouvanté de voir chanceler sur ses bruyères l’ombre gigantesque des tours de Notre-Dame.

« Victor Hugo, Notre-Dame de Paris

http://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/2019/04/tous-les-yeux-s-etaient-leves-vers-le-haut-de-l-eglise.html

VIVRE AVEC DE TELS HOMMES


Tellement j’ai faim, je dors sous la canicule des preuves. J’ai voyagé jusqu’à l’épuisement, le front sur le séchoir noueux. Afin que le mal demeure sans relève,
j’ai étouffé ses engagements. J’ai effacé son chiffre de la gaucherie de mon étrave. J’ai répliqué aux coups. On tuait de si près que le monde s’est voulu meilleur. Brumaire de mon âme jamais escaladé, qui fait feu dans la bergerie déserte ? Ce n’est plus la volonté elliptique de la scrupuleuse solitude. Aile double des cris d’un million de crimes se levant soudain dans des yeux jadis négligents, montrez-nous vos desseins et cette large
abdication du remords !

….. Montre-toi ; nous n’en avions jamais fini avec le sublime bien-être des très maigres hirondelles. Avides de s’approcher de l’ample allégement. Incertains dans le temps que l’amour grandissait. Incertains, eux seuls, au sommet du cœur.

Tellement j’ai faim

René Char-Fureur et mystère


Portrait-mots de René Char: Sous le Règne du Vert

Papiers collés


Le nombre d’individus rencontrés, fréquentés. Les sains, les toniques, les tourmentés, les dilettantes, les artistes, les indifférents, les engagés, les fonctionnaires, les cultivés, les autodidactes, les poètes-poètes, etc. Perdu le goût de juger selon l’intelligence ou la sottise, la bonté ou la rage. Perdu le goût de juger. Fil qui pend après tous ces pugilats de bonne compagnie, tendresse ma belle oisive, tu as fait de moi un solitaire sans jamais me demander mon avis, tu m’as insensiblement éloigné des femmes, pour lesquelles je me serais si fervemment perdu. À qui dois-je cette miraculeuse préservation, sinon à mon élasticité même, à mon ennui de l’ennui, à mon penchant essentiel pour le plaisir ? Plaisir, au sommet de la tour, ne vois-tu rien venir ? Je tourne dans ton fuseau en spirales, attendant que de la dernière marche, au soleil, l’ange qui veille sonne l’ouverture d’une fête désespérément espérée.
Rien de plus naturel que de vouloir être aimé pour soi-même. Et rien de plus sot, car soi-même n’existe pas. L’amour est toujours approximatif

Georges Perros


Bertram Schmiterlöw (Swedish, 1920-2002)
1982

BLANC ET LÉGER


Dunes seraient faucilles, sans nombre.
Toi, qui prolifères à l’ombre du vent.
Toi et le bras
avec lequel je venais, nu, vers toi :
Perdue.
Les rayons. Ils soufflent notre amas.
Nous portons l’éclat, la douleur et le nom.
Blanc,
ce qui bouge en nous,
sans poids,
ce que nous échangeons.
Blanc et léger :
ambulatoire.
Les lointains, lunaires, comme nous. Ils bâtissent.
Ils bâtissent l’écueil où
se brise la déambulation,
ils bâtissent
encore :
d’écume de lumière et onde qui poudroie.
Ce qui déambule, appelant de l’écueil.
Fronts,
ce qu’il appelle à soi,
les fronts, qui nous sont empruntés
aux dépens du reflet.
Les fronts.
Nous roulons avec eux là-bas.
Rivage de fronts.
Tu dors ?
Dors.
Meule de mer qui va,
gel clair, non entendue,
dans nos yeux.

Paul Celan – STRETTE &AUTRES POÈMES

La poésie de Jean Orizet Anthologie thématique


Le poète, affirme François de Malherbe, est un « excellent arrangeur de syllabes ». On peut partager cette opinion. On peut aussi l’enrichir en ajoutant que l’excellent arrangeur de syllabes doit offrir au lecteur davantage qu’un travail bien fait. Le devoir du poète n’est-il pas de construire des tremplins, des envols vers d’insoupçonnés cosmos, des éthers où, selon Baudelaire, l’esprit « se [meut] avec agilité », et « comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde […], [sillonne] gaiement l’immensité profonde, avec une indicible et mâle volupté » ?

 

Tout poète, pour tenir cette gageure, doit d’abord se construire un atelier personnel, secret, intime, un lieu inviolable où seront disponibles à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, sous quelque latitude que ce soit, les outils qu’il se sera confectionnés pour négocier avec le mystère du monde quelque joyau de l’invisible, de l’indicible : le poème.

D’emblée, ce visiteur, qui n’est autre que son lecteur, se sent accueilli, admis près de l’établi, la table où l’œuvre s’élabore. Point de lime pour ajuster la rime, point de rabot pour amputer le vers qui dépasse sa propre frontière, point de souci d’école ancienne, de tons modernes aux poses faraudes, rien qui intimide ou effarouche…
 
Le poète ne masque rien de son jeu avec les mots, il ne procède jamais à de savants encodages où le sens ramifie son courant et produit mille sources de gloses où se dissout la poésie. Son seul souci, c’est elle, la poésie, immédiate, immanente, toujours présente, toujours et partout, dans l’instant qui dit l’infini, dans le miroir des eaux, les villes en mer ou les îles, le temps et l’entretemps, l’outre-vie, toujours soucieuse de l’Ami…

Jean Orizet


LE POEME IMPROMPTU : LE CORPS EXISTE C’EST UNE PENSÉE

L’esprit de la parole


Les grandes clartés se découvrent à celui qui a gardé ses yeux d’avant le savoir, il démêle les événements avec la pointe de ses regards au fond desquels se creuse la nuit qui n’a jamais commencé. Cette immensité toujours renaissante le hante, et elle l’empêcherait de se reconnaître lui-même si son enfance n’y demeurait pas ensablée. A travers les chansons ou les appels, ou les murmures de l’agonie, il entend seulement des voix et n’était que pour les entendre, parce qu’un homme ne meurt pas de ce qui le tue en effigie.
Que chacun ouvre un peu plus les yeux, le dedans de son regard deviendra plus profondément le secret de son cœur noir et le don, depuis la plus ténébreuse retraite, de la couleur et du silence, et des blés et des eaux à la tendre exubérance du jour…
La réalité est-elle à humaniser ? Le poète tente la vie, il la séduit. Le monde entier renaît plus jeune et plus fort d’un événement où un homme s’est enfoncé sans regarder derrière lui.
Ce qu’il avait cru voir est devenu la patrie de son esprit : c’est en elle qu’il a rouvert ses yeux d’avant le savoir, d’avant la raison, ce regard venu de son enfance et qui l’empêche d’entrer dans un homme. Il a dans cette vue enclos son regard de limites prises à son cœur. Dans cette illusion il a lentement conçu son amour des autres hommes; le monde renaît plus jeune du mensonge où un homme a émancipé son cruel amour de tout ce qui respire.
Prendre dans son cœur la source des pensées qui illumineront la vie; des souhaits qui la ranimeront depuis la grâce qu’elle est, et qui, longtemps, n’y avait existé qu’évan
ouie.

Joë Bosquet

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