Biffures


De la mine à la mine – j’entends : de celle du crayon à celle du sol-sol – il y a toute la différence qui sépare le convexe du concave, le positif du négatif. Si la mine du crayon
est essentiellement un filon, un cordon dense et substantiel se propageant à travers l’épaisseur du bois, dans l’idée que je me fais de la mine souterraine le filon – qui est pourtant la raison d’être de celle-ci – s’oblitère et presque disparaît :
la mine, ce n’est plus qu’une galerie, un tube plus ou moins ramifié qui taraude l’opacité des couches minérales, la transperçant de son vide comme la mine du crayon arme sur toute sa longueur et transperce de son plein le fût cellulaire du bois. Le même mot se trouve donc avoir changé de signe, sans que le moindre indice extérieur révèle une mutation si radicale : alors qu’il désignait, primitivement, un corps tangible, par lequel était remplie une fraction d’étendue bien définie qu’il rendait palpable, le son « mine » ne s’attache plus maintenant – vain chiffon signalisateur de travaux de démolition – qu’au néant d’un espace vacant, creux boyau se faufilant comme une mort parmi la réalité compacte de la croûte tellurique. Au sein de la cloison presque étanche que cette croûte interpose entre l’air relativement paisible que nous respirons et l’effervescence continue de l’hypothétique foyer central qui charge de feu la terre comme une bête vivante l’est de sang, voilà que s’est glissée l’inanité d’un interminable doigt de gant. Mieux que le tout-à-l’égout et que toutes les tuyauteries qui courent du haut au bas des
immeubles, le doigt – ou le faisceau de doigts, c’est-à-dire la main – sans substance de la mine devient vase d’élection, de quelque côté qu’il soit pointé, pour les plus angoissantes rumeurs. Borborygmes de gnomes : telle est la formule qui, avant
de passer dans ma plume, tend à agiter mes lèvres, quand je pense à ces bruissements mal définis que traîne avec lui le mot « mine », une fois libéré du fuseau de bois qui le lestait et le domestiquait. Borborygmes de gnomes : coups de pic répercutés de galerie en galerie, ferraillement des wagonnets chargés de grands morceaux de houille détachés du filon, trébuchement du vieux cheval aveugle (non pas piaffements,
ni hennissements) à chaque traverse de bois du chemin de fer à voie étroite, souffle de l’ascenseur qui descend vite et tire le cœur, piétinement des lourdes godasses, appels brefs, ahans sourds, cliquetis des lampes et des outils. Borborygmes de gnomes : bulles de sons confus qu’on jurerait entendre crever à l’énoncé de mots tels que « ressources minières », « bassin houiller » ou « entrailles de la terre »

Michel Leiris ,

Mémoires de l’ombre


L’épée chauffée à blanc de la foudre me transperça, un orage réduisit mes membres, me laissant aussi nu qu’un if décharné. Mais quand ressuscitèrent sans souillure les premiers bourgeons de ma floraison écarlate, l’orgueil d’avoir vaincu souffla dans mes branches. J’étais un arbre à fleurs rouges, rouges, rouges. Plus nombreuses et plus robustes, leurs grappes se gonflaient en bouclier. Je refoulai cette sève nouvelle dans ma basse ramure pour que, plus longue et plus touffue, elle cachât aux regards des passants ma superstructure, au cas où la moindre fleur jaune y resurgirait.
Toutes ces précautions prises, je m’apprêtais à revivre, pyramidal et rasséréné.
Lorsqu’un midi de plein été quelque chose retentit sous mon écorce, comme un tonnerre intérieur, une réplique du feu du ciel, écho mille fois plus proche que sa cause. Une ombre s’élargissait sur ma tête, me séparant des sources lumineuses, coupant un à un mes liens célestes. Les branches me retombaient comme des bras, éparpillant au sol leurs mille corolles ainsi que s’égoutte le sang de cent cœurs percés. Bientôt, debout dans l’axe de ce disque rouge, clown étique figé au milieu de son tapis rond, ne me resta qu’un tronc bizarrement droit et raide.
Et c’est alors qu’à son sommet je distinguai, me dérobant entièrement l’azur, les pétales en forme d’ailes d’un immense tournesol tournoyant. Et je reconnus, parasol géant déployé sur ma cime, éclatante couronne inaccessible, la monstrueuse fleur jaune des tropiques du rêve appelée SOLEIL DU MÉPRIS

Marcel Béalu


Dandelion by Stanislav Istratov


 

Le corps utopique


Ce lieu que Proust, doucement, anxieusement, vient occuper de nouveau à chacun de ses réveils, à ces lieux-là, dès que j’ai les yeux ouverts, je ne peux plus échapper. Non pas que je sois par lui cloué sur place – puisqu’après tout je peux non seulement bouger et remuer, mais je peux le « bouger », le remuer, le changer de place -, seulement voilà : je ne peux pas me déplacer sans lui, je ne peux pas le laisser là où il est pour m’en aller, moi, ailleurs. Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrais, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage, il sera toujours là où je suis. Il est ici irréparablement, jamais ailleurs. Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps.

Mon corps, utopie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que a vie a passées à la grisaille ; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre ? Mais tous les matins, même présence, même blessure ; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voutées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener ; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé ; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné (…) »

Michel Foucault

Exposition de Vincent Le Roux

LES SOIRS, LES DÉBÂCLES, LES FLAMBEAUX NOIRS


Tandis que la nuit froide étage sa terrasse
Par au-delà des bruyères et des forêts,
Le soir qui meurt, le soir! jette sur les marais,
L’éclair de son épée et l’or de son armure,

Qui vont flottant au flot le flot, flottants et vains,
A peine encor frôlés par la splendeur diurne,
Mais lentement baisés, par la lèvre nocturne
De la lune pieuse et douce, aux mains d’argent,

Seule, qui se souvient du jour, pâle évoquée,
Et des grands ciels brandis avec de l’or au clair,
Pâle évoquée, en la pâleur pâle de l’air,
Éternellement pâle et lointaine, la lune!

ÉMILE VERHAEREN


Lune de Yellow Knife