Ils ont le sens de l’humour ceux qui ont le sens pratique. Celui qui néglige la vie, absorbé dans sa contemplation naïve (et toutes les contemplations sont naïves), ne voit pas les choses détachées de lui, douées d’un mouvement libre, complexe et divergent, ce qui forme l’essence de leur cosmicité. Le propre de la contemplation est au contraire de s’arrêter au sentiment diffus et vif qui naît en nous au contact des choses. C’est là qu’est l’excuse des contemplatifs: ils vivent au contact des choses, et, nécessairement, ils ne sentent pas leur singularité et leur propriété, mais justement ils les sentent seulement. Les gens pratiques – paradoxe – vivent détachés des choses, ils ne les sentent pas, mais ils en comprennent le mécanisme. Et seul rit d’une chose celui qui en est détaché. Ici une tragédie est implicite, on s’habitue à une chose en s’en détachant, c’est-à-dire en perdant son intérêt pour elle.De là vient la course fiévreuse. 

Naturellement, d’ordinaire personne n’est contemplatif ou pratique de façon totale, mais comme tout ne peut être vécu, il reste même aux plus expérimentés le sentiment de quelque chose.  Tu as confié ta vie à un cheveu: ne te débats pas, sinon tu le casseras. […]  La naïveté a une habileté qui lui est propre et qui est justement faite de son insouciance. «Tu es si bête que personne ne te résiste.»  Sous un tas de curieuses précautions, une all-pervading bêtise est la meilleure politique. 

L’erreur des sentimentaux est non pas de croire qu’il existe de «tendres affections», mais de faire valoir un droit à ces affections au nom de leur tendre nature. Alors que seules les natures dures et résolues savent et peuvent se créer un cercle de tendres affections. Et il va de soi – tragédie – que ce sont celles qui en jouissent le moins. Qui a des dents, etc. 

Qu’il soit clair, une fois pour toutes, qu’être amoureux est un fait personnel qui ne regarde pas l’objet aimé – même pas si celui-ci vous aime en retour. Dans ce cas aussi, on échange des gestes et des paroles symboliques où chacun lit ce qu’il a en lui et que, par analogie, il suppose exister chez l’autre. Mais il n’y a pas de raison, il n’y a pas de nécessité, que les deux contenus coïncident. Il faut un art tout particulier pour savoir accepter et interpréter favorablement ces symboles et y placer sa vie de façon satisfaisante. L’un ne peut rien faire pour l’autre que lui offrir de ces symboles, en s’imaginant que la correspondance est réelle. 

Mais il faut une réserve, at the back of one’s head, de ruse pratique: il faut avoir décidé de se servir de cette offrande (faite par besoin individuel de l’objet aimé) pour satisfaire ses propres besoins. Celui qui aura su adroitement établir cette correspondance ne souffrira pas de mécomptes, il fera arriver tout à son avantage, il créera un monde de cristal où il jouira de son objet. Mais il n’oubliera jamais que cette sphère de cristal est un vide où l’air ne pénètre pas, et il se gardera de la briser en tentant ingénument de l’aérer. Abandons, transports, enfants, dévouements, confidences: ce sont des symboles individuels d’où l’air – la mystique pénétration de l’autre – est toujours exclu. Il y a en somme entre ces symboles et la réalité le même rapport qu’entre les mots et les choses. Il faut être assez adroit pour leur prêter une signification sans les prendre pour la vraie substance. Laquelle est la solitude de chacun, froide et immobile. 

Cesare Pavese ~ 1908-1950

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