Sonnet


Combien de bardes dorent le cours du temps !

Quelques uns d’entre eux furent toujours la nourriture

De mon imagination charmée — Je pouvais longuement méditer

Sur leurs beautés, terrestres ou célestes :

Et souvent, lorsque je m’asseois pour rimer,

Elles font en foule irruption dans mon cerveau :

Mais ni confusion, ni trouble grossier

Elles n’apportent ; c’est un harmonieux accord.

Ainsi les innombrables sonorités qui sont l’apanage du soir ;

Les chants des oiseaux— le bruissement des feuilles —

La voix des eaux — la grande cloche qui se balance

En résonnant solennellement — et des milliers d’autres encore,

Que la distance empêche de reconnaître,

Forment non un vacarme incohérent, mais une délicieuse symphonie.

La Castration mentale


Parfois, la pensée coule ainsi dans les yeux et s’en va vers les objets susceptibles de lui faire un chemin : il arrive alors qu’elle égare son projet, puis brusquement le ressaisisse par un mouvement qui la déchire et lui révèle ce courant interne : le sens.
Écrire et parler se ressemblent par un emploi semblable du langage, et cependant l’un et l’autre ne sont pas de même nature. À chaque instant, la parole est entière comme le corps ; à chaque instant, l’écriture se cherche et, se cherchant, produit un avancement qui est la durée fragile d’où lui viendra tout à la fin un corps qu’elle ne connaîtra même pas puisqu’il se forme dans le regard de son lecteur. On parle dans le souffle ; on écrit pour subtiliser la vie à la vie et la fixer dans le tissu verbal. Du côté de l’écriture, tout advient dans un présent reporté, bien qu’écrire et parler continuent apparemment à sécréter le même sens.
Écrire et parler se pratiquent également au présent, mais parler ne s’exerce et n’a d’effet que dans ce présent quand écrire a pour destination un autre temps que son propre présent. L’écriture a d’abord servi la parole : elle était la mémoire lisible, et donc exacte qui permettait que soit répété ce qui n’avait lieu naturellement qu’une seule fois. On croit que l’écriture s’est emparée ensuite de la fonction de la parole : non, elle a travaillé en elle ce qui la rendait tout à fait différente et qui, justement, est la répétition.
Avoir la capacité de répéter, c’est annuler le temps, ou plutôt c’est l’absorber au point de le métamorphoser en son propre mouvement. La parole coule comme le temps ; l’écriture diffuse le sien. La parole développe un sens qui va à l’allure du temps ; l’écriture attache le temps et le fait aller à son allure. La ligne du temps ne change pas à l’extérieur de l’écrit mais, à l’intérieur elle obéit à la ligne du texte. Ces linéarités se ressemblent sans qu’elles soient semblables : dans l’une, le temps passe tout simplement ; dans l’autre, il est réversible et peut répéter son parcours. Cette aptitude au recommencement a d’ailleurs fini par détourner l’écriture de l’imitation du temps de la vie, et la voilà qui, depuis près d’un siècle, génère de l’intérieur de son propre mouvement une temporalité tout à fait autre.
Nous ne vivons qu’au présent, mais nous ne sommes pas que du présent. Sans cesse, nous engageons dans le présent tout un passé, une mémoire que cet engagement transforme. Être vivant implique une constante mise en relation du présent et du passé à travers l’individu que nous sommes, cependant qu’à travers chacun de nous, c’est également l’ensemble du présent et du passé qui se touchent en un point. Mais qu’est-ce que le présent sinon ce toucher ?

Plus qu’une idée


Parfois, le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans
cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi
la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change
son rythme elle aussi. C’est sans fin, cela se répète un nombre incalculable de
fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l’aube.
Pourquoi ? Parce que cette tempête n’est pas un phénomène venu d’ailleurs,
sans aucun lien avec toi. Elle est toi-même, et rien d’autre. Elle vient de
l’intérieur de toi. Alors, la seule chose que tu puisses faire, c’est pénétrer
délibérément dedans, fermer les yeux et te boucher les oreilles afin d’empêcher
le sable d’y entrer, et la traverser pas à pas. Au cœur de cette tempête, il
n’y a pas de soleil, il n’y a pas de lune, pas de repères dans l’espace ; par
moments, même le temps n’existe plus. Il n’y a que du sable blanc et fin comme
des os broyés qui tourbillonne haut dans le ciel. Voilà la tempête de sable que
tu dois imaginer.J’imagine une tempête de sable telle qu’il la décrit. Une trombe de sable blanc s’élève droit vers le ciel, pareille à un épais cordage. Je ferme les yeux et
me bouche les oreilles des deux mains. Afin que ce sable fin ne pénètre pas à

l’intérieur de mon corps. La colonne se rapproche, se dirige droit sur moi. Je
sens la pression du vent sur ma peau. La tempête s’apprête à m’avaler
.

Kafka sur le rivage- Haruki Murakami

NOUVEL ÉLOGE DE LA FOLIE


Sous la poussée de ce que les Anciens appelaient la Muse et que, timidement, nous qualifions d’inspiration, quelque chose choisit et combine, découpe, coud et raccommode un manteau de mots dont vêtir ce qui remue dans nos profondeurs, ineffable et immatériel – une ombre venue d’ailleurs.
Parfois, pour des raisons qui ne sont jamais éclaircies, tout s’accorde : la forme est juste, le point de vue est juste, le ton et la coloration sont justes et, en l’espace d’une ligne ou d’un paragraphe, l’ombre apparaît tout entière, dans tout son terrible mystère, non pas traduite en autre chose, non pas au service d’une idée ou d’une émotion, pas même en tant qu’élément d’une histoire ou d’un essai, mais à la manière d’une
véritable épiphanie : une écriture qui est, selon l’antique métaphore, l’exact équivalent du monde.

CAMILLE CLAUDEL, L’HISTOIRE DE SES TOURMENTS


DESTIN INFERNAL ET TOURMENTÉ

« Tout ce qui m’est arrivé est plus qu’un roman c’est une épopée, l’Iliade et l’Odyssée et il faudrait un Homère pour la raconter. Je ne l’entreprendrai pas aujourd’hui et je ne veux pas vous attrister. Je suis dans un gouffre. Je vis dans un monde si curieux, si étrange. Du rêve que fut ma vie, ceci est le cauchemar. » Camille Claudel aura traversé les trente dernières années de sa vie en exil, miséreuse et affaiblie, sombrant lentement dans un délire infernal, internée loin de tout et de tout le monde, aux temps des férocités de la psychiatrie. Si ses mains n’ont pu produire durant ces décennies d’enfermement et jusqu’à sa mort en 1943, la sculpture fut pour elle la bouffée d’oxygène, l’aspiration et l’ivresse de toute sa vie. Son destin tourmenté masque bien trop souvent la valeur artistique de son œuvre et son génie n’est bien que trop rarement reconnu. Chassée dans l’ombre imposante d’Auguste Rodin, qui fut à la fois son maitre et son amant et à qui elle aura quasiment dédiée tous les desseins de sa vie, Camille Claudel est pourtant l’une des artistes les plus influentes de son époque.

L’ÂGE MÛR, CHEF D’ŒUVRE DE CLAUDEL

L’abandon, le Buste de Rodin, les Causeuses, Pensée… nombreuses sont les sculptures qui caractérisent le travail de Claudel. L’Âge mûr (aussi appelée La Destinée, le Chemin de la vie ou La Fatalité) correspond à un moment charnière de la carrière de Camille Claudel : elle est alors dans la parfaite maîtrise de ses moyens artistiques, et connaît un balbutiement de reconnaissance officielle, qui toutefois n’aura jamais l’étendue que l’artiste est en droit d’espérer. La sculpture représente un groupe de trois personnes, deux femmes et un homme. Le groupe évoque clairement l’hésitation d’Auguste Rodin entre son ancienne maîtresse Rose Beuret, qui devait l’emporter, et Camille qui le retient par le bras. Au-delà d’une œuvre qui rappelle son histoire personnelle, Camille y donne une dimension symbolique qui entraîne une méditation sur les rapports humains. Elle s’y incarne sous les traits d’un personnage qu’elle nomme l’Implorante, marquant ainsi le tragique attaché à sa destinée. L’homme à la fin de sa maturité est irrémédiablement entraîné par l’âge tandis qu’il tend une main vaine vers la jeunesse. Les figures nues sont entourées de draperies volantes qui accentuent la rapidité de la marche. Paul Claudel en traitait ainsi : « Ma sœur Camille, Implorante, humiliée à genoux, cette superbe, cette orgueilleuse, et savez-vous ce qui s’arrache à elle, en ce moment même, sous vos yeux, c’est son âme ». Avec l’Âge mûr, Camille Claudel prend son envol et son autonomie en tant qu’artiste. Elle développe ses propres explorations plastiques, s’éloignant des préceptes de Rodin, avant de chuter peu à peu dans la folie…

L’implorante-Camille Claudel

Le livre de l’intranquillité


Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment réfléchie pour n’y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l’idée des émotions, et l’émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d’or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l’ombre, cette noblesse de l’individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Être, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu’un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur du crépuscule laisse retomber au hasard, indistincte au milieu de formes plus vastes. Être cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. En dehors de cela, ne rien être, ne rien avoir, ne rien vouloir… Musique de mendiant affamé, chanson d’aveugle, objet par un voyageur inconnu, traces dans le désert de quelque chameau avançant, sans charge et sans but… »

Ph. Peter Kertis