Ne crains plus, dit le cœur ( Virginia Woolf. « Mrs Dalloway »)


Et seul le corps écoute l’abeille qui passe ; la vague qui se brise ; le chien qui aboie, au loin, qui aboie, aboie »

Fictions de l'interlude

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C’est ainsi que par un jour d’été les vagues se rassemblent, basculent, et retombent ; se rassemblent et retombent ; et le monde entier semble dire : « Et voilà tout », avec une force sans cesse accrue, jusqu’au moment où le cœur lui-même, lové dans le corps allongé au soleil sur la plage, finit par dire lui aussi : « Et voilà tout. » Ne crains plus, dit le cœur. Ne crains plus, dit le cœur, confiant son fardeau à quelque océan, qui soupire, prenant à son compte tous les chagrins du monde, et qui reprend son élan, rassemble, laisse retomber.

Virginia Woolf. « Mrs Dalloway »

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Portraits d’un éphémère


De la mer, il aime le ressac… » : Jean-Michel Maulpoix

Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne (…). La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin !
Arthur Rimbaud, “Ville
”.

Il y a dans son cœur des sortes de lézardes.
Elles ne saignent pas. Elles abritent des végétations singulières : de maigres agrégats de mots, des images ou des phrases, souvenirs demeurés vivaces de leçons autrefois récitées, de paroles entendues, ou de poèmes griffonnés à la hâte sur des pages arrachées.
Ses yeux prennent la couleur du ciel, de l’eau, de la terre ou de la nuit, comme deux billes de verre transparentes où
se reflètent les paysages et les passants. Ses deux pieds ne tiennent pas au sol ; son corps demeure suspendu à des phrases. Les mots décident de ce qu’il voit, de ce qu’il aime. Il tire à lui les draps de la mer, des paquets de feuilles, et les couvertures de tous les livres, puis s’en va dormir, d’un blanc sommeil de chrysalide, enveloppé de poussière et de papier, le monde entier sur les épaules.

Jean-Michel Maulpoix -Portraits d’un éphémère

L’univers réversible ou La Mise en abyme


Le monde est un théâtre : cette proposition en appelle inévitablement une autre, qui la transpose sur une autre frontière de l’existence, et dont Calderon fait le titre d’une de ses « comédies » : la vie est un songe. Une dialectique perplexe de la veille et du rêve, du réel et de l’imaginaire, de la sagesse et de la folie, traverse toute la pensée baroque. Au vertige cosmologique provoqué par la découverte du Nouveau Monde (« Notre monde, dit Montaigne, vient d’en trouver un autre, et qui nous répond si c’est le dernier de ses frères ? »), vient s’ajouter un vertige métaphysique qui est comme le double intérieur. Ce que nous prenons pour réalité n’est peut-être qu’illusion, mais qui sait si ce que nous prenons pour illusion n’est pas aussi souvent réalité ? Si la folie n’est pas un autre tour de sagesse, et le songe une vie un peu plus inconstante ? Le moi vigile apparaît non moins fantasque et monstrueux que le sujet du rêve, et l’existence est affectée tout entière de cette ambiguïté réversible que la poésie d’un Saint-Amant, d’un Théophile ou d’un Tristan exprime à travers le thème de l’hallucination. Dans ses Visions, Saint-Amant présente de ce thème une variante caractéristique de son penchant pour l’inversion métaphorique. La première partie du poème, consacrée à des cauchemars proprement dits, est froide et laborieuse comme les fantômes de Grand Guignol qu’elle met en scène ; mais la seconde, toute en hallucinations diurnes, est beaucoup plus saisissante, et finalement plus onirique. Or l’essentiel de ces visions consiste en un renversement symétrique des objets rencontrés, ou du moins de leurs significations, en leurs contraires : les Tuileries en été deviennent un cimetière glacé, les cygnes de leurs bassins des corbeaux nageant dans du sang, et leurs allées riantes

Sont autant de chemins à ma tristesse offerts

Pour sortir de la vie et descendre aux Enfers.

De même, Théophile, dans une ode célèbre, nous présente ces spectacles paradoxaux :

Ce ruisseau remonte en sa source,

Un boeuf gravit sur un clocher…

Un serpent déchire un vautour,

Le feu brûle dedans la glace,

Le soleil est devenu noir.

Le monde du rêve ou de la folie apparaît ainsi volontiers comme le reflet ou le double symétrique du monde « réel » : le même à l’envers. Jean Rousset a recensé les nombreuses apparitions de ce motif du monde renversé dans les ballets de cour de cette époque, et il cite cette phrase de Gracian qui pourrait en être la devise : « On ne saurait bien voir les choses de ce monde qu’en les regardant à rebours. »

Il y aurait donc entre l’autre monde intérieur et les divers autres mondes extérieurs, celui que découvre Colomb, ceux qu’imagine Cyrano, celui dont rêve Saint-Amant, une correspondance manifeste, qui se désigne en un mythe d’une singulière portée : tous inverses du même, ils sont nécessairement identiques : tous les abîmes n’en font qu’un. Mais peut-être aussi ne faut-il lire à travers cet ingénieux système d’antithèses, de renversements et d’analogies qu’un conflit entre la conscience aiguë de l’altérité, qui obsède cette époque, et son impuissance à la concevoir autrement que sous les espèces d’une identité pervertie, ou masquée. Infirmité peut-être congénitale de l’imagination, qu’on retrouverait aussi bien ailleurs, mais qui fournit au Baroque le principe même de sa poétique : toute différence est une ressemblance par surprise, l’Autre est un état paradoxal du Même, disons plus brutalement, avec la locution familière : l’Autre revient au Même. L’univers baroque est ce sophisme pathétique où le tourment de la vision se résout — et s’achève — en bonheur d’expression.

Gerard Genette – Figures I

Le coupable


Frédéric D. Oberland

Un cauchemar est ma vérité, ma nudité. La trame logique qu’on y introduit me fait rire. Je m’ensevelis volontiers dans les draps de brume d’U ne réalité indécise, au sein de ce nouveau monde auquel j’appartiens. Ce qu’un brouillard aussi sale a d’intolérable (à crier) …Je demeure seul, noyé par une marée montante : hilarité aussi douce, aussi amie d’elle-même que le mouvement de la mer. Je me couche dans l’immense lumière de ma nuit, dans mon ivresse froide, dans mon angoisse ; je supporte à la condition de tout savoir vain. Personne ne prend la guerre aussi follement : je suis seul à le pouvoir ; d’autres n’aiment pas la vie avec une ivresse assez suppliciante, ne peuvent se reconnaître dans les ténèbres d’un mauvais rêve. Ils ignorent les chemins de somnambule qui vont d’un rire heureux à l’excitation sans issue. Je ne parlerai pas de guerre, mais d’expérience mystique. Je ne suis pas indifférent à la guerre. Je donnerais volontiers mon sang, mes fatigues, qui plus est, ces moments de sauvagerie auxquels nous accédons au voisinage de la mort … Mais comment oublierais-je un instant mon ignorance et que je suis perdu dans un couloir de cave ? Ce monde, une planète et le ciel étoilé ne sont pour moi qu’une tombe (où je ne sais si j’étouffe, si je pleure ou si je me change en une sorte d’inintelligible soleil) . Une guerre ne peut éclairer une nuit si parfaite. je comprends le moins mal ce que je suis. Une sorte d’obscurité hallucinante me fait lentement perdre la tête, me communique une torsion de tout l’être tendu vers l’impossible. Vers on ne sait quelle explosion chaude, fleurie, mortelle … par où j’échappe à l’illusion de rapports solides entre le monde et moi.[……]

Il est dans le visage humain une complication infinie de détours et d’échappatoires, répondant au trafic d’esprit sur quoi tout repose. On n’imagine plus de réduire la vie à la simplicité du soleil. Chacun de nous toutefois, porte en lui cette simplicité : il l’oublie pour des complications de hasard, dépendant de l’angoisse avare du moi.

Georges Bataille, Oeuvres Complètes Volume 5

Pierre


Si Soulages est bientôt centenaire, c’est signe d’une élection. Mourir à seize ans eût été le même signe, à cet âge où le très jeune Jean-Baptiste Chassignet écrit son chef-d’œuvre, Le mépris de la vie et consolation contre la mort, flagellant le seizième siècle pour ensuite n’écrire et ne vivre qu’infiniment peu, et mal. La lumineuse vieillesse comme la radicale jeunesse sont deux manières de serrer dans un poing de fauconnier l’éclair de l’éternel. Les images se multiplient comme des plaies d’Égypte, changent la fontaine ardente de nos yeux en écrans plasma. Ces épiphanies industrielles dont la fascination nous dépossède de nos puissances rêveuses sont aveugles. Pour voir, réellement, concrètement, surnaturellement voir, je trouve un appui dans la tribu outrenoire, auprès de ces guerriers couverts de boue. Même loin, ils sont proches. Même absents, ils me parlent. Ces dinosaures de goudron du musée Fabre de Montpellier, je sens encore la chaleur qu’ils dégagent, comme le remuement lactaire, embousé, généreux d’une étable la nuit, quand mesdames les vaches soupirent leur vie, à faire trembler les cordes de l’univers. Le cheptel anti-électronique de Soulages, les bisons, les aurochs qu’il peint à même nos yeux, il me suffit de penser à eux pour que la magie colorée des modernes apparaisse pour ce qu’elle est : de tristes jeux d’enfant abandonné. Impossible de s’éprouver abandonné devant un tableau de Pierre. On est, enfin, devant quelqu’un. Et ce quelqu’un, c’est nous

Christian Bobin- Pierre

Tableau vendu à 6.9 millions d’Euros

The Road Not Taken


Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;
Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,
And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.
I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
    I took the one less traveled by,
    And that has made all the differenc
e.

Robert Lee Frost [1874-1963]