Un jour j’ai poussé la porte où était inscrit : “ diminue la douleur de la distance — Fictions de l’interlude


 

Un jour j’ai poussé la porte où était inscrit : “ diminue la douleur de la distance ” et je suis entré dans le palais de la mémoire. Il y avait partout des livres vivants. Entre mille autres j’ai décidé d’explorer la douleur et l’absence de l’être aimé. il m’est aussitôt apparu que cette douleur […]

via Un jour j’ai poussé la porte où était inscrit : “ diminue la douleur de la distance — Fictions de l’interlude

La nuit n’est jamais complète … — Plumes, pointes, palettes et partitions


» La nuit n’est jamais complète Il y a toujours puisque je le dis Puisque je l’affirme Au bout du chagrin une fenêtre ouverte Une fenêtre éclairée Il y a toujours un rêve qui veille Désir à combler faim à satisfaire Un cœur généreux Une main tendue une main ouverte Des yeux attentifs Une vie […]

via La nuit n’est jamais complète … — Plumes, pointes, palettes et partitions

Oceano words


125154128

Les mots sont des bateaux qui partent en voyage.
Certains, quittant le port, s’en vont pour un naufrage
Jamais ils ne verront les côtes attendues,
Sombrant dans les eaux bleues d’une vague perdue.

D’autres prennent le large et, la cale remplie
De messages d’amour, de paix, enfin de vie,
Ils espèrent toucher des plages abordables,
Ouvertes, pour le moins, aux accueils agréables.

Sur le quai du départ tous les espoirs agitent
Leur mouchoir, crient « bons vents » et les larmes hésitent
À se fondre aux embruns. Mais au noroît contraire,
La parole s’envole et invite à se taire.

Le verbe est déjà veuf, l’adjectif, inutile.
Ces deux-là se perdent en parole futile
Dans le roulis sans fin de l’incompréhension.
Les esquifs, eux, cinglent sans y faire attention.

Les mots sont des bateaux qui n’ont guère d’amarres
Et qu’on laisse voguer au plus grand des hasards.
Roses de Ronsard, ils ne vivent qu’un instant.
Au bout du voyage, hélas, nul ne les attend.

LA POÉSIE SE MANGE CRUE


huguette-arthur-bertrand-no.-66

                                                                                Huguette Arthur Bertrand
                                                                                     (français, 1922 – 2005)

A cause d’une lente noirceur
imprégnée sur vos corps assoupis
j’ai dû veiller au bord de la page
surveillant un peuple d’images qui louvoyaient
entre les mots et les cachots
là où le noir ronge le noir
barbouille les mémoires
d’instants inédits

quel étrange bonheur
lorsque hier
une pluie de paroles déferlait
sur vos silences d’autrefois
dilatant les muscles de vos consciences rugueuses
et pourchassant les loups
jusqu’aux frontières de vos souvenirs

imaginez demain
quand il faudra balayer les feuilles mortes
les vieilles pierres crachées par la nuit
et les cendres des promeneurs en allés

vous chercherez ensuite
des forêts réprimées par le temps
et des steppes qui murmurent
les mots d’argile
à peindre sur la liberté de l’autre
incitant la flamme de vos bras nus
à reprendre le poème entamé la veille

La singularité est subversive.


1200px-Edmond_Jabes

 

L’homme est partie prenante d’un monde qu’il ne maîtrisera jamais, comme il est maître d’un corps qui lui échappera toujours. Et d’une âme insaisissable.

Penser le coupe de soi-même afin qu’il puisse se penser dans la coupure ; car qu’est-ce que penser sinon trancher des nœuds, les défaire, comme on se défait d’un lien de trop, telle la seconde se détournant, tout d’un coup, de l’éternité. La connaissance est au prix de cette spoliation.

Rassembler ses forces vives ? Toute création est vaine conquête des cimes. Les sommets les plus élevés sont en nous.

Errer, notre dernière chance ? Sans doute, pour qui n’ignore point que notre prestigieux appui, le Savoir, fierté et gloire de l’homme, est aussi dérisoire qu’un fétu de paille dans la tempête.

La pensée est tournée vers le futur ; mais si ce futur était, comme le passé le fut, une anticipation hardie de nous-mêmes ? Oui, si nous n’étions, en définitive, que les créatures de ce futur qui nous tient en haleine et nous pousse, aveuglément, vers lui et, par la faute ou la vertu duquel nous ne saurons jamais qui nous sommes ?

                              « Comme il t’a fait et défait, fais et défais, à ton tour, le monde,                                          écrivait un sage.

                             « L’inconnu nous soulève, l’inconnu nous broie, l’inconnu nous                                          façonne.

                             « Pense. Attache-toi à ta pensée comme à une femme de laquelle tu                                   serais follement épris.

                          « Il n’y a pas de pensées sans désir. »

 

UN ÉTRANGER AVEC, SOUS LE BRAS, UN LIVRE DE PETIT FORMAT

Patti Smith. Animaux sauvages — Carnets. Gabrielle Segal


Est-ce que les animaux crient comme les humainsquand leurs êtres aimés chancellentpris au piège emportés par l’avalde la rivière aux veines bleues Est-ce que la femelle hurlemimant le loup dans la douleurest-ce que les lys trompettent le chiotqu’on écorche dans l’écheveau de sa chair Est-ce que les animaux crient comme les humainscomme t’ayant perduj’ai hurlé […]

via Patti Smith. Animaux sauvages — Carnets. Gabrielle Segal

LA COULEUR DU POÈME


YrZ3Mx8__T1gnvpWLIKsGvmRsBI@665x499

Photo Pixabay.com

 

 

La couleur du poème dépend de la quantité de lumière

Qui se réverbère en son encre.

Elle change au gré de l’heure, de l’âge et de la langue.

Incolore au commencement, quand il n’est encore qu’une aspiration vague.

D’un blanc de page vide, il tend vers le gris en rêvant son encre prochaine.

Aube indécise sur le papier. Tels brouillards ou fumées qui montent.

C’est pourtant vers le bleu qu’il s’enlève le plus souvent,

Accroissant son ciel et son eau, entrouvrant sur la page une vague idée d’azur.

Noir, si rien ne le tire hors de soi, prisonnier qu’il demeure des signes.

Rouge, quand il accélère, s’enfièvre, circule et bat.

Or d’étincelle ici et là en son ballet de feuilles mortes.

Vert en mai devant l’arbre, blanc de décembre sous la neige,

Mais d’une couleur indistincte quand s’y penche un visage aimé.

 Jean-Michel Maulpoix

Créer, c’est le propre de l’artiste


 

csm_66290_5eb502a794

Henri MATISSE – Acanthes

« Créer, c’est le propre de l’artiste ; où il n’y a pas création, l’art n’existe pas. Mais on se tromperait si l’on attribuait ce pouvoir créateur à un don inné. En matière d’art, le créateur authentique n’est pas seulement un être doué, c’est un homme qui a su ordonner en  vue de leur fin tout un faisceau d’activités, dont l’œuvre d’art est le résultat. C’est ainsi que pour l’artiste, la création commence à la vision. Voir, c’est déjà une opération créatrice, ce qui exige un effort. Tout ce que nous voyons, dans la vie courante, subit plus ou moins la déformation qu’engendrent les habitudes acquises, et le fait est peut-être plus sensible en une époque comme la nôtre, où cinéma, publicité et magazines nous imposent quotidiennement un flot d’images toutes faites, qui sont un peu, dans l’ordre de la vision, ce qu’est le préjugé dans l’ordre de l’intelligence. L’effort nécessaire pour s’en dégager exige une sorte de courage ; et ce courage est indispensable à l’artiste qui doit voir toutes choses comme s’il les voyait pour la première fois. Il faut voir toute la vie comme lorsqu’on était enfant, et la perte de cette possibilité vous enlève celle de vous exprimer d’une façon originale, c’est-à-dire personnelle.

Pour prendre un exemple, je pense que rien n’est plus difficile à un vrai peintre que de peindre une rose, parce que, pour le faire, il lui faut d’abord oublier toutes les roses peintes. Aux visiteurs qui venaient me voir à Vence, j’ai souvent posé la question : « Avez-vous vu les acanthes sur le talus qui borde la route ? » Personne ne les avait vues ; tous auraient reconnu la feuille d’acanthe sur un chapiteau corinthien, mais au naturel le souvenir du chapiteau empêchait de voir l’acanthe. C’est un premier pas vers la création que de voir chaque chose dans sa vérité, et cela suppose un effort continu ».

MATISSE « Le courrier de l’Unesco, octobre 1953 »