Il y eut un temps où la musique me parut être le chemin qui me mènerait réellement à Alana ; en la regardant écouter nos disques de Bartók, de Duke Ellington, de Gal Costa, une insensible transparence me faisait plonger en elle, la musique la dénudait de façon différente, la rendait de plus en plus Alana car Alana ne pouvait être seulement cette femme qui m’avait toujours regardé bien en face sans rien me cacher. Contre Alana, au-delà d’Alana, je la cherchais pour mieux l’aimer ; et si, au début, la musique me laissa entrevoir d’autres Alana, vint le jour où, devant une gravure de Rembrandt, je la vis changer plus encore, comme un jeu de nuages au ciel altère brusquement les ombres et les lumières d’un paysage. Je sentis que la peinture la portait au-delà d’elle-même, pour ce seul spectateur qui pouvait mesurer la métamorphose instantanée, jamais répétée, la vision fugitive d’Alana en Alana. Intercesseurs involontaires, Keith Jarrett, Beethoven et Aníbal Troilo m’avaient aidé à m’approcher, mais, devant un tableau ou une gravure, Alana se dépouillait plus encore de ce qu’elle croyait être l’espace d’un instant, sans le savoir elle sortait d’elle-même pour entrer dans un monde imaginaire, allant d’une peinture à l’autre, les commentant ou se taisant, jeu de cartes que chaque contemplation nouvelle redistribuait pour celui qui, attentif et discret, un peu en retrait ou la tenant par le bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
Avec Osiris que pouvais-je faire ? Lui donner son lait, respecter la boule noire ronronnante et satisfaite. Mais Alana, je pouvais l’emmener à cette galerie de tableaux comme je l’ai fait hier, assister une fois de plus à un théâtre de miroirs et de chambres noires, à la tension des images sur la toile, face à cette autre image en jeans joyeux et en chemisier rouge qui, après avoir éteint sa cigarette à l’entrée, allait de tableau en tableau, s’arrêtant exactement à la distance que son regard demandait, revenant à moi de temps en temps pour un commentaire ou une comparaison. Jamais elle ne saurait que je n’étais pas là pour les tableaux et que ma façon de regarder, un peu en retrait ou à côté d’elle, n’avait rien à voir avec la sienne. Jamais elle ne se rendait compte que son passage lent et pensif de tableau en tableau la changeait au point de m’obliger à fermer les yeux et à me faire violence pour ne pas la serrer dans mes bras et l’emmener au délire, à une folie de course dans la rue. Pleine d’aisance, légère dans sa découverte et son plaisir, ses arrêts et ses immobilités s’inscrivaient dans un temps différent du mien, étranger à ma tension, à ma soif
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