Mostra Giottesca


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Il faut du temps pour s’apercevoir que les visages des primitifs florentins sont ceux qu’on rencontre tous les jours dans la rue. C’est que nous avons perdu l’habitude de voir l’essentiel d’un visage. Nous ne regardons plus nos contemporains, ne prenant d’eux que ce qui sert à notre orientation (dans tous les sens). Les primitifs ne déforment pas, ils « réalisent ».

(Tous se sont créé des devoirs, et des enfants, aujourd’hui, jouent à saute-mouton sur les dalles qui veulent perpétuer leur vertu.) Là, une jeune fille était toute l’espérance des siens, « Ma la gioia è pellegrina sulla terra » . Mais rien de tout cela ne me convainc. Presque tous, selon les inscriptions, se sont résignés et sans doute puisqu’ils acceptaient leurs autres devoirs. Je ne me résignerai pas. De tout mon silence je protesterai jusqu’à la fin. Il n’y a pas à dire « il faut ». C’est ma révolte qui a raison, et cette joie qui est comme un pèlerin sur la terre, il me faut la suivre pas à pas.

Les nuages grossissent au-dessus du cloître et la nuit peu à peu assombrit les dalles où s’inscrit la morale dont on dote ceux qui sont morts. Si j’avais à écrire ici un livre de morale, il aurait cent pages et 99 seraient blanches. Sur la dernière, j’écrirais : « Je ne connais qu’un seul devoir et c’est celui d’aimer. » Et, pour le reste, je dis non. Je dis non de toutes mes forces. Les dalles me disent que c’est inutile et que la vie est comme « col sol levante, col sol cadente ». Mais je ne vois pas ce que l’inutilité ôte à ma révolte et je sens bien ce qu’elle lui ajoute.

Je pensais à tout cela, assis par terre, adossé à une colonne, et des enfants riaient et jouaient. Un prêtre m’a souri. Des femmes me regardaient avec curiosité. Dans l’église, l’orgue jouait sourdement et la couleur chaude de son dessin reparaissait parfois derrière les cris des enfants. La mort ! À continuer ainsi, je finirais bien par mourir heureux. J’aurais mangé tout mon espoir.

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Carnets Septembre 37