Boutique de l’âme


Pouces divins, secourez-moi
Pour sculpter ces fronts qui reculent,
Ces oreilles tendues de métal,
Ces joues que des roses boursouflent,
Et ces bouches qui se recousent
Sous l’attouchement de mes doigts.
La boutique valse et grandit,
Étonnant jeu de massacre.
« Les cheveux luisants et tout gras
Couvrent d’une herbe noire et lourde
La rougeur de l’oreille sourde
Et les cous de graisses bardés.
Insaisissable solidité :
Flux et reflux, disparaissez,
Disparaissez, fantoches de l’âme,
Avec vos crânes de rochers.
Tendez, immuables sourcils,
L’indulgence de vos ramures
Sur la pierre tenace et dure
Des visages que j’ai surpris. »
Soyez rochers, soyez la phrase
Qui tremble à la bouche d’un homme
Qui trébuche dans sa pensée.


Antonin Artaud- Œuvres et correspondance

L’Ombilic des Limbes


Je mets le doigt sur le point précis de la faille, du glissement inavoué. Car l’esprit est plus reptilien que vous-même, Messieurs, il se dérobe comme les serpents, il se dérobe jusqu’à attenter à nos langues, je veux dire à les laisser en suspens.



Je suis celui qui a le mieux senti le désarroi stupéfiant de sa langue dans ses relations avec la pensée. Je suis celui qui a le mieux repéré la minute de ses plus intimes, de ses plus insoupçonnables glissements. Je me perds dans ma pensée en vérité comme on rêve, comme on rentre subitement dans sa pensée. Je suis celui qui connaît les recoins de la perte.




Van Gogh le suicidé de la société


Décrire un tableau de Van Gogh, à quoi bon ! Nulle description tentée par un autre ne pourra valoir le simple alignement d’objets naturels et de teintes auquel se livre Van Gogh lui-même.
aussi grand écrivain que grand peintre et qui donne à propos de l’oeuvre décrite l’impression de la plus abasourdissante authenticité.
8 septembre 1888
« Dans mon tableau de Café de nuit, j’ai cherché à exprimer que le café est un endroit où l’on peut se ruiner, devenir fou, commettre des crimes. Enfin j’ai chercher par des contrastes de rose tendre et de rouge sang et lie-de-vin, de doux vert Louis XV et Véronèse, contrastant avec les vert-jaune et les vert-bleu durs, tout cela dans une atmosphère de fournaise infernale, de soufre pâle, à exprimer comme la puissance des ténèbres d’un assommoir.
Et toutefois sous une apparence de gaieté japonaise et la bonhomie du Tartarin… » 

Je ne décrirai donc pas un tableau de Van Gogh après Van Gogh, mais je dirai que Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits. 


Café de nuit –Van Gogh



L’Ombilic des Limbes


Je mets le doigt sur le point précis de la faille, du glissement inavoué. Car l’esprit est plus reptilien que vous-même, Messieurs, il se dérobe comme les serpents, il se dérobe jusqu’à attenter à nos langues, je veux dire à les laisser en suspens.


Je suis celui qui a le mieux senti le désarroi stupéfiant de sa langue dans ses relations avec la pensée. Je suis celui qui a le mieux repéré la minute de ses plus intimes, de ses plus insoupçonnables glissements. Je me perds dans ma pensée en vérité comme on rêve, comme on rentre subitement dans sa pensée. Je suis celui qui connaît les recoins de la perte.