Le voyage inaccompli


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Le voyage inaccompli de Pessoa, le plus beau des voyages. Peut-être, cher Fernando, mais si les yeux clos je regarde sur l’écran frontal le soleil se déshabiller lentement et me laisser dans des doigts verts et mauves, des cuisses pourpres, entre des seins de nacre éclatée, il me manquera la chair voyez-vous, la sensualité, le toucher, la morsure du soleil, le visage renversé sous la pluie, la lèvre au bord de la coupe ou sur d’autres lèvres, la peau sur la peau. Il me manquera le partage, l’émotion, le regard troublé, le rire, ce quelque chose au ventre qui vous bouffe avec bonheur et cette larme dans le coin de votre œil qui ne veut pas glisser sur votre joue. Même la réalité s’invente, elle est au-delà de votre imaginaire. Il en faut des voyages, des hasards, pour que le regard change. Mon caractère était une lame et j’avais la conscience ébréchée. Je voulais tout voir et je n’ai rien vu, ou si peu, jusqu’au jour où je vous ai imaginée. C’était au théâtre, territoire pour lequel j’ai une tendresse particulière, ce fut par hasard.

C’est fou le hasard ! C’est un drôle de phénomène, comme une présence qui vous trompe, vous ment, si vous n’êtes pas vigilant, s’il arrive comme ça sans crier gare, par hasard. Il vous fait croire qu’il est là, impromptu. Foutaises, il ne voyage pas au hasard, il sait. Ça l’amuse d’arriver à l’improviste et de laisser l’ignorant ignorer qui il est. Le hasard, c’est seulement son costume de théâtre, un déguisement. Il est bon acteur, il joue avec les crédules. Souvent il se lasse, perd patience et se transforme en destin, en fatalité, en coïncidence, en « c’est comme ça ». Parfois il disparaît et revient en « pas de chance ». Pour d’autres, ceux qui auront reconnu l’usurpateur, il n’est plus un hasard, alors, démasqué, il aura des égards, il se fera rare mais précis. Puis le regard et la conscience s’aiguisent et le hasard se déshabille.

Je l’ai démasqué alors qu’il me proposait avec malice de jouer dans une comédie