Les Plumes d’Éros


Pruszkowski_Falling_star

falling star 1884 witold pruszkowski

 

Désormais, l’état lumineux a changé d’orientation : il est à présent isolé et n’ouvre que sur lui-même. Si j’essaie d’en préciser la nature, je n’aperçois que sa ressemblance avec l’espace qu’autour de moi ouvre le regard. Non, ce dernier est substantiellement le même que l’état ancien mais il n’est pas environné du même lieu. L’ancien est dans mon corps : c’est une poche lumineuse qui se dilate, qui envahit tout mon volume intérieur, et qui l’illumine en abolissant toute frontière entre dehors et dedans. Le bonheur est dans cette abolition-là… Il en va pourtant de même avec le nouveau quand le regard déchaîne un torrent spatial qui emporte ma face et mon dos pour m’unir, non pas à une Figure en soi restrictive, mais à l’énergie spatiale à jamais courante. Et tout s’accélère dans une perdition de l’identité… Perdition devenue l’essence du plaisir de voir puis du plaisir d’écrire, qui eux aussi déclenchent (parfois) l’unité des espaces intérieur et extérieur en me plongeant dans l’oubli de tout ce dont m’écarte leur activité.
Au départ, j’avais l’intention de raconter comment l’illumination de la fin du printemps  m’avait fait  changer de posture pour extraire de mon corps la seule transcendance véritable : celle que développe la langue… Mais tout cela n’est-il pas trop intime, pour avoir la signification que je voudrais fonder ?
Compte uniquement la métamorphose qui s’opère dans le regard : tout à coup la conscience de la vue dans la vue consume son objet pour que brille sa seule quintessence lumineuse. Devenu alors sans lourdeur, c’est-à-dire sans image, l’objet n’est plus qu’énergie de fusion…

La Castration mentale


Parfois, la pensée coule ainsi dans les yeux et s’en va vers les objets susceptibles de lui faire un chemin : il arrive alors qu’elle égare son projet, puis brusquement le ressaisisse par un mouvement qui la déchire et lui révèle ce courant interne : le sens.
Écrire et parler se ressemblent par un emploi semblable du langage, et cependant l’un et l’autre ne sont pas de même nature. À chaque instant, la parole est entière comme le corps ; à chaque instant, l’écriture se cherche et, se cherchant, produit un avancement qui est la durée fragile d’où lui viendra tout à la fin un corps qu’elle ne connaîtra même pas puisqu’il se forme dans le regard de son lecteur. On parle dans le souffle ; on écrit pour subtiliser la vie à la vie et la fixer dans le tissu verbal. Du côté de l’écriture, tout advient dans un présent reporté, bien qu’écrire et parler continuent apparemment à sécréter le même sens.
Écrire et parler se pratiquent également au présent, mais parler ne s’exerce et n’a d’effet que dans ce présent quand écrire a pour destination un autre temps que son propre présent. L’écriture a d’abord servi la parole : elle était la mémoire lisible, et donc exacte qui permettait que soit répété ce qui n’avait lieu naturellement qu’une seule fois. On croit que l’écriture s’est emparée ensuite de la fonction de la parole : non, elle a travaillé en elle ce qui la rendait tout à fait différente et qui, justement, est la répétition.
Avoir la capacité de répéter, c’est annuler le temps, ou plutôt c’est l’absorber au point de le métamorphoser en son propre mouvement. La parole coule comme le temps ; l’écriture diffuse le sien. La parole développe un sens qui va à l’allure du temps ; l’écriture attache le temps et le fait aller à son allure. La ligne du temps ne change pas à l’extérieur de l’écrit mais, à l’intérieur elle obéit à la ligne du texte. Ces linéarités se ressemblent sans qu’elles soient semblables : dans l’une, le temps passe tout simplement ; dans l’autre, il est réversible et peut répéter son parcours. Cette aptitude au recommencement a d’ailleurs fini par détourner l’écriture de l’imitation du temps de la vie, et la voilà qui, depuis près d’un siècle, génère de l’intérieur de son propre mouvement une temporalité tout à fait autre.
Nous ne vivons qu’au présent, mais nous ne sommes pas que du présent. Sans cesse, nous engageons dans le présent tout un passé, une mémoire que cet engagement transforme. Être vivant implique une constante mise en relation du présent et du passé à travers l’individu que nous sommes, cependant qu’à travers chacun de nous, c’est également l’ensemble du présent et du passé qui se touchent en un point. Mais qu’est-ce que le présent sinon ce toucher ?