Pierre


Si Soulages est bientôt centenaire, c’est signe d’une élection. Mourir à seize ans eût été le même signe, à cet âge où le très jeune Jean-Baptiste Chassignet écrit son chef-d’œuvre, Le mépris de la vie et consolation contre la mort, flagellant le seizième siècle pour ensuite n’écrire et ne vivre qu’infiniment peu, et mal. La lumineuse vieillesse comme la radicale jeunesse sont deux manières de serrer dans un poing de fauconnier l’éclair de l’éternel. Les images se multiplient comme des plaies d’Égypte, changent la fontaine ardente de nos yeux en écrans plasma. Ces épiphanies industrielles dont la fascination nous dépossède de nos puissances rêveuses sont aveugles. Pour voir, réellement, concrètement, surnaturellement voir, je trouve un appui dans la tribu outrenoire, auprès de ces guerriers couverts de boue. Même loin, ils sont proches. Même absents, ils me parlent. Ces dinosaures de goudron du musée Fabre de Montpellier, je sens encore la chaleur qu’ils dégagent, comme le remuement lactaire, embousé, généreux d’une étable la nuit, quand mesdames les vaches soupirent leur vie, à faire trembler les cordes de l’univers. Le cheptel anti-électronique de Soulages, les bisons, les aurochs qu’il peint à même nos yeux, il me suffit de penser à eux pour que la magie colorée des modernes apparaisse pour ce qu’elle est : de tristes jeux d’enfant abandonné. Impossible de s’éprouver abandonné devant un tableau de Pierre. On est, enfin, devant quelqu’un. Et ce quelqu’un, c’est nous

Christian Bobin- Pierre

Tableau vendu à 6.9 millions d’Euros

Il y a un temps …..


Il y a un temps où ce n’est plus le jour, et ce n’est pas encore la nuit. Ce n’est qu’à cette heure-là que l’on peut commencer à regarder les choses, ou sa vie : c’est qu’il nous faut un peu d’obscur pour bien voir, étant nous-mêmes composés de clair et d’ombre

Christian Bobin

L’homme joie


On peut traverser la mort à gué avec un seul poème en poche. Lire, écrire, aimer, sainte trilogie. Le poème, un cercle de silence aux pierres brûlantes. Le monde, un froid qui gagne jusqu’aux étoiles. Vers deux heures du matin les reines meurent et je m’émerveille de leur cri. «Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. » Le monde ignore l’illumination de ce cri. Ce sont les morts qui allument les lampes de la vie.

l’homme joie


On peut traverser la mort à gué avec un seul poème en poche. Lire, écrire, aimer, sainte trilogie. Le poème, un cercle de silence aux pierres brûlantes. Le monde, un froid qui gagne jusqu’aux étoiles. Vers deux heures du matin les reines meurent et je m’émerveille de leur cri. «Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. » Le monde ignore l’illumination de ce cri. Ce sont les morts qui allument les lampes de la vie.



Vous m’avez pris le cœur à la gare du Nord.


Chère Marceline Desbordes-Valmore,

Il faisait froid. Il y avait tellement de monde, et en vérité personne. J’ai cherché un abri, un lieu humain. Je l’ai trouvé : le dos appuyé contre un pilier j’ai ouvert votre livre et j’ai lu votre poème Rêve intermittent d’une nuit triste. Je l’ai lu quatre fois de suite. Il n’y avait plus de foule, plus de froid. Il n’y avait plus que la lumière rose de votre chant – ce rose que Rimbaud vous a volé, entrant dans votre écriture comme un pilleur de tombe égyptienne. Qu’importe : vous revoilà. Intacte et régnante par votre cœur en torche. La vie avec vous a été d’une brutalité insensée. Plus ses coups
étaient violents, plus votre chant s’allégeait. Votre amour a triomphé de vos assassins. Ils ne voyaient pas que vos larmes étaient de feu. Je lisais, je lisais, je lisais. Votre poème avait fait disparaître Paris et le monde. Il n’y a que l’amour pour accomplir ce genre de miracle. La grâce de vos images jetait sur mon visage des reflets de rivière. Et ce rose, ce rose ! Mon dieu comme c’était beau – d’une beauté de noisetier, de soleil dans ses limbes. Si je vous vois en rose c’est parce que cette couleur n’entre jamais en guerre et semble toujours au bord de défaillir dans l’invisible. Vous lire ainsi, debout, dans le froid d’une gare, c’était une déclaration de vie, une échelle plantée sur le sol, appuyée sur le ciel.

Votre voix m’arrive avant les mots qu’elle porte. Vous lire c’est regarder le poitrail de l’oiseau qui se gonfle, vous savez, cette joie atomique qui lui monte à la gorge juste avant de chanter. Nous sommes revenus ensemble au Creusot. Les livres agissent même quand ils sont fermés. Les voix, chère Marceline, ce sont les fleurs de l’éternel mises dans notre bouche. Elles fleurissent notre crâne de mort à venir. Elles ne s’éteignent pas avec nous, elles s’éloignent, et c’est le travail du poème que de les faire revenir près de nous. La voix de mon père avait quelque chose de la croûte d’un pain chaud. Elle s’ouvrait, se donnait, était par elle-même nourricière. Votre voix à vous : le chant d’une rivière inquiète qui ne dort jamais. Ce n’est pas une image. Je vais chercher là-bas de quoi éclairer ici. C’est ce qu’on appelle « poésie », n’est-ce pas ? Il faudrait un autre nom ou même aucun, et simplement dire : croyez-le ou non, mais en entendant le chant de la rivière dans le bois de Saint-Sernin, j’ai vu un livre plus beau que tous les livres. Il était signé Marceline et s’écrivait avant ma naissance, après ma mort, tout le temps et toute l’éternité.

Chère Marceline Desbordes-Valmore vous m’avez pris le cœur à la gare du Nord et je ne sais quand vous me le rendrez. C’est une chose bien dangereuse que de lire.



Souveraineté du vide


J’aime votre silence,j’aime votre fatigue éternelle,j’aime votre rire. J’aime tout de vous, et je ne me lasse pas de vous contempler dans cette vie ordinaire qui vous exténue, pour laquelle vous avez les attentions les plus rares.vous recueillez ce qui n’a pas lieu, vous écoutez ce qui n’est pas dit. Tout est obscur dans votre vie, car tout y est simple



L’inespérée


L’arbre est devant la maison, un géant dans la lumière d’automne. Vous êtes dans la maison, près de la fenêtre, vous lui tournez le dos. Vous ne vous retournez pas pour vérifier s’il est bien toujours là — on ne sait jamais avec ceux qu’on aime : vous négligez de les regarder un instant, et l’instant suivant ils ont disparu ou se sont assombris. Même les arbres ont leurs fugues, leurs humeurs infidèles. Mais celui-là, vous êtes sûr de lui, sûr de sa présence éclairante. Cet arbre est depuis peu de vos amis. Vous reconnaissez vos amis à ce qu’ils ne vous empêchent pas d’être seul, à ce qu’ils éclairent votre solitude sans l’interrompre. Oui, c’est à ça que vous reconnaissez l’amitié d’un homme, d’une femme ou d’un arbre comme celui-ci, gigantesque et discret. Aussi discret que gigantesque.


L’homme joie


Partons de ce bleu, si vous voulez bien. Partons de ce bleu dans le matin fraîchi d’avril. Il avait la douceur du velours et l’éclat d’une larme. J’aimerais vous écrire une lettre où il n’y aurait que ce bleu. Elle serait semblable à ce papier plié en quatre qui enveloppe les diamants dans le quartier des joailliers à Anvers, ou Rotterdam, un papier blanc comme une chemise de mariage, avec à l’intérieur des grains de sel angéliques, une fortune de Petit Poucet, des diamants comme des larmes de nouveau-né. «