Le Livre contre la mort



Le mot liberté exprime avant tout une tension violente, peut-être la plus violente de toutes. L’homme veut toujours aller plus loin et, lorsqu’il ne connaît pas le nom de cet ailleurs qui l’obsède, imprécis au point qu’il n’en peut distinguer les contours, il l’appelle liberté. Au point de vue spatial, cette tension génère le désir irrépressible de franchir une frontière en niant tout simplement son existence. La liberté dans les airs s’exprime dans le rêve ancestral et mythique de voler à la rencontre du soleil. La liberté dans le temps signifierait vaincre la mort, alors même qu’on peut déjà s’estimer satisfait d’avoir éventuellement réussi à en repousser l’échéance. La liberté dans le monde des choses, ce serait l’abolition des prix ; et le parfait prodigue, un homme libéré des contingences, ne désire rien tant qu’un perpétuel bouleversement des prix, affranchi de toute règle, comme déterminé par un baromètre capricieux, impossible à influencer et à peu près imprévisible. Il n’existe pas de liberté dans les actes. À cet égard, le prix de la liberté, le bonheur qu’elle procure résident dans la tension de l’homme qui veut dépasser ses limites et que son désir pousse à se mesurer aux extrêmes. Celui qui veut tuer se trouve confronté aux terribles menaces qui accompagnent l’interdiction de tuer, et s’il pouvait se soustraire aux tourments que ces menaces lui infligent, sans doute choisirait-il de se soumettre à des tensions susceptibles de déboucher sur une issue plus heureuse. – Mais la liberté, à l’origine, réside simplement dans le fait de respirer. Chacun peut respirer l’air qui l’entoure, et la liberté de respirer est bien la seule qui n’ait été foulée aux pieds à ce jour.