Le Terrier


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Comment se fait-il que pendant si longtemps les choses se soient passées si bien et si tranquillement? Qui a dirigé les pas de mes ennemis afin de leur faire faire un grand détour pour éviter mon territoire ? Pourquoi ai-je été aussi longtemps protégé si c’est pour être maintenant plongé dans l’effroi? Qu’étaient tous les petits dangers auxquels j’ai passé mon temps à réfléchir, comparés à celui-là ! Espérais-je, en tant que propriétaire du terrier, avoir le dessus sur tout nouvel arrivant? C’est justement parce que je possède ce grand ouvrage si fragile que je suis sans défense face à toute attaque un peu sérieuse. Le bonheur de le posséder m’a donné de mauvaises habitudes, la fragilité du terrier m’a rendu fragile, ses blessures me font mal comme si c’étaient les miennes. C’est cela que j’aurais dû prévoir, ne pas penser uniquement à ma propre défense – et même cela, avec quelle insouciance et quelle inefficacité je l’ai fait! –, mais à celle du terrier. Il faudrait avant tout veiller à ce que, en cas d’attaque, certaines de ses parties – le plus grand nombre possible – soient séparées des secteurs moins menacés par des éboulements réalisables en un temps record, séparées de manière si efficace et par des masses de terre si énormes que l’assaillant ne puisse soupçonner que le véritable terrier se trouve derrière. De plus, ces éboulements devraient être de nature non seulement à dissimuler le terrier mais aussi à ensevelir l’assaillant. Je n’ai pas fait la moindre tentative dans cette direction, rien, absolument rien n’a été entrepris dans ce sens, j’ai été aussi insouciant qu’un gamin, j’ai passé mes années d’homme mûr en jeux puérils, le fait même de penser aux dangers n’a été qu’un jeu, et j’ai omis de penser aux véritables risques. Et pourtant, les avertissements n’ont pas manqué.

Kafka