l’amour au temps du choléra « COVID-19 »


 

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Quelques années plus tard, alors qu’il tentait de se
rappeler comment était en réalité la demoiselle idéalisée par l’alchimie de la
poésie, il ne pouvait la séparer des après-midi déchirés de cette époque. Même
lorsqu’il la guettait sans être vu, en ces jours d’anxiété où il attendait une
réponse à sa première lettre, il la voyait transfigurée dans la réverbération
du début de l’après-midi, sous la fine pluie de fleurs des amandiers, là où
quelle que fût l’époque de l’année c’était toujours avril. Mais son propre égarement finit par le priver de ce plaisir car la musique mystique était à ce point insipide pour son âme qu’il tentait de l’exalter avec des valses d’amour. Ce fut aussi l’époque où il trouva par hasard, dans une des malles de sa mère, un litre d’eau de Cologne que les marins de la Hamburg American Line vendaient en contrebande, et il ne résista pas à la tentation d’y goûter, anxieux de connaître d’autres saveurs de la femme aimée. Il but toute la nuit, s’enivrant de Fermina Daza jusqu’à la
dernière goutte avec des gorgées abrasives, d’abord dans les tavernes du port
puis, l’esprit absorbé dans la mer, sur les quais où les amants sans toit se
consolaient en faisant l’amour, jusqu’à ce qu’il sombrât dans l’inconscience. 

Elle profita de la pause de la convalescence pour le sermonner sur la passivité avec laquelle il attendait une réponse à sa lettre. Elle lui rappela que les faibles jamais n’entreraient au royaume de l’amour, qui est un royaume inclément et mesquin, et que les femmes ne se donnent qu’aux hommes de caractère car ils leur communiquent la sécurité dont elles ont tant besoin pour affronter la vie.