La poétique de l’Espace


« Dans son livre sur Baudelaire, Sartre cite une phrase qui mériterait un long
commentaire. Elle est empruntée à un roman de Hughes : « Émily avait joué à
se faire une maison dans un recoin tout à fait à l’avant du navire… » Ce n’est
pas cette phrase que Sartre exploite, mais la suivante : « Fatiguée de ce jeu, elle
marchait sans but vers l’arrière quand il lui vint tout à coup la pensée fulgurante
qu’elle était elle… » Avant de tourner et de retourner ces pensées, observons que
vraisemblablement elles correspondent, dans le roman de Hughes, à ce qu’il faut
appeler de l’enfance inventée. Les romans en foisonnent. Les romanciers
rejettent sur une enfance inventée, non vécue, les événements d’une naïveté
inventée. Ce passé irréel projeté en arrière d’un récit par l’activité littéraire,
masque souvent l’actualité de la rêverie, d’une rêverie qui aurait toute sa valeur
phénoménologique si on nous la donnait dans une naïveté vraiment actuelle.
Mais être et écrire sont difficiles à rapprocher. »

Gaston Bachelard

Cyclone à la Jamaïque tiré du livre de Richard Hugues

La poétique de la rêverie


Au lieu de chercher du rêve dans la rêverie, on chercherait de la rêverie dans
le rêve. Il y a des plages de tranquillité au milieu des cauchemars. Robert Desnos
a noté ces interférences du rêve et de la rêverie : «Bien qu’endormi et rêvant sans
pouvoir faire la part exacte du rêve et de la rêverie, je garde la notion de décor»
Autant dire que le rêveur, dans la nuit du sommeil, retrouve les splendeurs du
jour. Il est alors conscient de la beauté du monde. La beauté du monde rêvé lui
rend un instant sa conscience.
Et c’est ainsi que la rêverie illustre un repos de l’être, que la rêverie illustre
un bien-être. Le rêveur et sa rêverie entrent corps et âme dans la substance du
bonheur. Dans une visite à Nemours en 1844, Victor Hugo était sorti au
crépuscule pour «aller voir quelques grès bizarres». La nuit vient, la ville se tait,
où est la ville ?
Tout cela n’était ni une ville, ni une église, ni une rivière, ni de la couleur, ni
de la lumière, ni de l’ombre ; c’était de la rêverie.
Je suis resté longtemps immobile, me laissant doucement pénétrer par cet
ensemble inexprimable, par la sérénité du ciel, par la mélancolie de l’heure. Je ne
sais ce qui se passait dans mon esprit et je ne pourrais le dire, c’était un de ces
moments ineffables où l’on sent en soi quelque chose qui s’endort et quelque
chose qui s’éveille

Gaston Bachelard- La poétique de la rêverie


René Magritte. Les Rêveries du promeneur solitaire 1926