L’ expérience intérieure


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État de nudité, de supplication sans réponse où j’aperçois néanmoins ceci : qu’il tient à l’élision des faux-fuyants. En sorte que, les connaissances particulières demeurant telles,
seul le sol, leur fondement, se dérobant, je saisis en sombrant que la seule vérité de l’homme, enfin entrevue, est d’être une supplication sans réponse.
Se prenant de simplicité tardive, l’autruche, à la fin, laisse un œil, dégagé du sable, bizarrement ouvert … Mais qu’on vienne à me lire, eût-on la bonne volonté, l’attention
la plus grande, arrivât-on au dernier degré de conviction,
on ne sera pas nu pour autant. Car nudité, sombrer, supplication sont d’ abord des notions ajoutées aux autres. Bien que liées à l’élision des faux-fuyants, en ce qu’elles étendent elles-mêmes le domaine des connaissances, elles sont réduites
elles-mêmes à l’état de faux-fuyants. Tel est en nous le travail du discours. Et cette difficulté s’exprime ainsi : le mot silence est encore un bruit, parler est en soi-même imaginer connaitre, et pour ne plus connaitre il faudrait ne plus parler.
Le sable eût-il laissé mes yeux s’ouvrir, j’ai parlé : les mots, qui ne servent qu’à fuir, quand j’ai cessé de fuir me ramènent à la fuite. Mes yeux se sont ouverts, c’est vrai, mais il aurait fallu ne pas le dire, demeurer figé comme une bête. J’ai voulu parler, et comme si les paroles portaient la pesanteur de mille sommeils, doucement, comme semblant ne pas voir, mes yeux se sont fermés.

C’est par une cc intime cessation de toute opération intellectuelle» que l’esprit est mis à nu. Sinon le discours le maintient dans son petit tassement. Le discours, s’il le veut, peut
souffler la tempête, quelque effort que je fasse, au coin du feu le vent ne peut glacer. La différence entre expérience intérieure et philosophie réside principalement en ce que,
dans l’expérience, l’énoncé n’est rien, sinon un moyen et même, autant qu’un moyen, un obstacle ; ce qui compte n’est plus l’énoncé du vent, c’est le vent.

Le coupable


Frédéric D. Oberland

Un cauchemar est ma vérité, ma nudité. La trame logique qu’on y introduit me fait rire. Je m’ensevelis volontiers dans les draps de brume d’U ne réalité indécise, au sein de ce nouveau monde auquel j’appartiens. Ce qu’un brouillard aussi sale a d’intolérable (à crier) …Je demeure seul, noyé par une marée montante : hilarité aussi douce, aussi amie d’elle-même que le mouvement de la mer. Je me couche dans l’immense lumière de ma nuit, dans mon ivresse froide, dans mon angoisse ; je supporte à la condition de tout savoir vain. Personne ne prend la guerre aussi follement : je suis seul à le pouvoir ; d’autres n’aiment pas la vie avec une ivresse assez suppliciante, ne peuvent se reconnaître dans les ténèbres d’un mauvais rêve. Ils ignorent les chemins de somnambule qui vont d’un rire heureux à l’excitation sans issue. Je ne parlerai pas de guerre, mais d’expérience mystique. Je ne suis pas indifférent à la guerre. Je donnerais volontiers mon sang, mes fatigues, qui plus est, ces moments de sauvagerie auxquels nous accédons au voisinage de la mort … Mais comment oublierais-je un instant mon ignorance et que je suis perdu dans un couloir de cave ? Ce monde, une planète et le ciel étoilé ne sont pour moi qu’une tombe (où je ne sais si j’étouffe, si je pleure ou si je me change en une sorte d’inintelligible soleil) . Une guerre ne peut éclairer une nuit si parfaite. je comprends le moins mal ce que je suis. Une sorte d’obscurité hallucinante me fait lentement perdre la tête, me communique une torsion de tout l’être tendu vers l’impossible. Vers on ne sait quelle explosion chaude, fleurie, mortelle … par où j’échappe à l’illusion de rapports solides entre le monde et moi.[……]

Il est dans le visage humain une complication infinie de détours et d’échappatoires, répondant au trafic d’esprit sur quoi tout repose. On n’imagine plus de réduire la vie à la simplicité du soleil. Chacun de nous toutefois, porte en lui cette simplicité : il l’oublie pour des complications de hasard, dépendant de l’angoisse avare du moi.

Georges Bataille, Oeuvres Complètes Volume 5