La lune


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by Hilda Randulv

 

L’amitié silencieuse de la lune

( je cite mal Virgile ) t’accompagne

depuis, cette nuit, aujourd’hui perdue

dans le temps, cette soirée où tes yeux
vagues l’ont déchiffrée pour toujours dans
un jardin, un patio qui sont poussière.

Pour toujours ? Je sais qu’une fois quelqu’un

pourra te dire en toute vérité :

Tu ne verras plus la lune claire.

Tu viens d’épuiser la somme des chances

que t’accorde le destin. Inutile

d’ouvrir toutes les fenêtres du monde.

Il est tard. Tu ne la trouveras plus.

Nous vivons découvrant et oubliant

cette douce coutume de la nuit.

Regarde. C’est peut-être la dernière.

 
 

 

La veille


Des milliers de particules de sable,
Des fleuves qui ignorent le repos, la neige
Plus délicate qu’une ombre, légère
Ombre d’une feuille, le placide
Rivage de la mer, l’écume momentanée,
Les anciens chemins du bison
Et de la flèche fidèle, un horizon
Et un autre, les rizières et la brume,
Le sommet, les minéraux dormants,
L’Orénoque, l’inextricable jeu
Que tissent la terre, l’eau, l’air, le feu,
Les lieues d’animaux soumis,
Écarteront ta main de la mienne,
Mais aussi la nuit, l’aube, le jour..

Jorge Luis Borges

L’Aleph


Un jour ou une nuit – entre mes jours et mes nuits, quelle différence y a-t-il ? – je rêvai que, sur le sol de ma prison, il y avait un grain de sable. Je m’endormis de nouveau, indifférent. Je rêvai que je m’éveillais et qu’il y avait deux grains de sable. Je me rendormis et je rêvai que les grains de sable étaient trois. Ils se multiplièrent ainsi jusqu’à emplir la prison, et moi, je mourais sous cet hémisphère de sable. Je compris que j’étais en train de rêver, je me réveillai au prix d’un grand effort. Me réveiller fut inutile : le sable m’étouffait. Quelqu’un me dit : « Tu ne t’es pas réveillé à la veille, mais à un songe antérieur. Ce rêve est à l’intérieur d’un autre, et ainsi de suite à l’infini, qui est le nombre des grains de sable. Le chemin que tu devras rebrousser est interminable ; tu mourras avant de t’être réveillé réellement. »

Je me sentis perdu. Le sable me brisait la bouche, mais je criai : « Un sable rêvé ne peut pas me tuer et il n’y a pas de rêves qui soient dans d’autres rêves. » Une lueur me réveilla. Dans la ténèbre supérieure, se dessinait un cercle de lumière. Je vis les mains et le visage du geôlier, la poulie, la corde, la viande et les cruches.
Un homme s’identifie peu à peu avec la forme de son destin ; un homme devient à la longue ses propres circonstances. Plus qu’un déchiffreur ou un vengeur, plus qu’un prêtre du dieu, j’étais un prisonnier. De l’infatigable labyrinthe de rêves, je retournai à la dure prison comme à ma demeure. Je bénis son humidité, je bénis son tigre, je bénis le soupirail, je bénis mon vieux corps douloureux, je bénis l’obscurité de la pierre.

Jorge Luis Borges


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