Mémoires de l’ombre


L’épée chauffée à blanc de la foudre me transperça, un orage réduisit mes membres, me laissant aussi nu qu’un if décharné. Mais quand ressuscitèrent sans souillure les premiers bourgeons de ma floraison écarlate, l’orgueil d’avoir vaincu souffla dans mes branches. J’étais un arbre à fleurs rouges, rouges, rouges. Plus nombreuses et plus robustes, leurs grappes se gonflaient en bouclier. Je refoulai cette sève nouvelle dans ma basse ramure pour que, plus longue et plus touffue, elle cachât aux regards des passants ma superstructure, au cas où la moindre fleur jaune y resurgirait.
Toutes ces précautions prises, je m’apprêtais à revivre, pyramidal et rasséréné.
Lorsqu’un midi de plein été quelque chose retentit sous mon écorce, comme un tonnerre intérieur, une réplique du feu du ciel, écho mille fois plus proche que sa cause. Une ombre s’élargissait sur ma tête, me séparant des sources lumineuses, coupant un à un mes liens célestes. Les branches me retombaient comme des bras, éparpillant au sol leurs mille corolles ainsi que s’égoutte le sang de cent cœurs percés. Bientôt, debout dans l’axe de ce disque rouge, clown étique figé au milieu de son tapis rond, ne me resta qu’un tronc bizarrement droit et raide.
Et c’est alors qu’à son sommet je distinguai, me dérobant entièrement l’azur, les pétales en forme d’ailes d’un immense tournesol tournoyant. Et je reconnus, parasol géant déployé sur ma cime, éclatante couronne inaccessible, la monstrueuse fleur jaune des tropiques du rêve appelée SOLEIL DU MÉPRIS

Marcel Béalu


Dandelion by Stanislav Istratov