L’arrêt de mort


Avoir perdu le silence, le regret que j’en éprouve est sans mesure. Je ne puis dire quel malheur envahit l’homme qui une fois a pris la parole. Malheur immobile, lui-même voué au mutisme ; par lui, l’irrespirable est l’élément que je respire. Je me suis enfermé, seul, dans une chambre, et personne dans la maison, au-dehors presque personne, mais cette solitude elle-même s’est mise à parler, et à mon tour, de cette solitude qui parle, il faut que je parle, non par dérision, mais parce qu’au-dessus d’elle veille une plus grande qu’elle et au-dessus de celle-ci une plus grande encore, et chacune, recevant la parole afin de l’étouffer et de la taire, au lieu de cela la répercute à l’infini, et l’infini devient son écho

Maurice Blanchot

brunovergauwen
Bruno Vergauwen

Au moment voulu


Il est difficile de revenir sur une impossibilité quand elle a été surmontée, plus difficile encore, quand il n’est pas sûr que l’impossible ne demeure. Les hommes qui passent et ne se rencontrent pas, sont innombrables ; personne ne le juge scandaleux ; qui voudrait se faire voir de tous ? Mais, moi, j’étais peut- être tous encore, j’étais peut-être le grand nombre et la multitude inépuisable, qui pourrait en décider ? Cette chambre était pour moi le monde, et pour mon peu de forces et mon peu d’intérêt, elle avait l’immensité du monde : qui exigerait d’un regard qu’il traverse l’univers ? Qu’y a-t-il d’étrange à ne pas voir ce qui est loin, quand le proche est encore invisible ? Oui, l’inexplicable n’est pas dans mon ignorance, mais que cette ignorance ait cédé. Je trouverais injuste mais conforme aux lois de n’avoir pu rompre l’infini, ni arracher à tous les hasards le seul qui puisse s’appeler chance. Chance âpre, comblée d’infortune, mais il n’importe : la chance ! Or, je l’ai eue et, même perdue, à jamais je l’ai encore. C’est de cela qu’il faudrait s’étonner

Maurice Blanchot