l’œuvre de Paul Valéry- Archive G+


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Rien de plus simple à première vue que ce qu’il me fallait tenter – ni de plus naturel. Mais en réalité, rien de plus difficile. Envisager l’œuvre de Paul Valéry comme

un événement neuf ! L’aborder avec une sensibilité intacte et un regard impartial ! Pour parvenir à cela, que ne fallait-il pas détruire, chasser à tout instant de son esprit, extirper

de sa mémoire ? Quelle couche chaque jour plus épaisse de vernis protecteur ne fallait-il pas gratter, quelle gangue solide et dure, chaque jour plus solide et plus dure, de

paroles louangeuses et de commentaires enthousiastes ne fallait-il pas briser autour de chaque ligne, de chaque strophe, de chaque vers, pour les faire apparaître à la

lumière ! Ceci, par exemple, et je choisis au hasard, qu’il fallait s’efforcer d’oublier, cette « Initiation à la poésie de Paul Valéry », dont l’auteur veut nous faire admirer tout

d’abord « le portique qui nous ouvrira un si royal domaine », « portique, nous dit-il, qui appuie son arche d’accueil sur ces deux magnifiques colonnes, L’Âme et la Danse et Eupalinos ou l’Architecte, qui égalent Valéry aux plus grands essayistes de tous les temps… Dans L’Âme et la Danse, nous dit-il encore, Paul Valéry a connu la plus

merveilleuse réussite, et cela non parce qu’il rénove le genre, mais au contraire, parce que, se soumettant à l’âme même du dialogue platonicien dont il retrouve la poésie

et la sereine simplicité, il rejoint presque, avec une sûreté joyeuse, le philosophe et l’artiste qui donna des ailes à la pensée de Socrate et reste le maître parfait dans l’art de

converser ». Il fallait écarter cela d’abord, briser d’abord cette gangue pour faire apparaître au grand jour et examiner « comme un événement neuf », ceci, qui s’y trouvait enrobé, ces paroles par lesquelles l’auteur de cette « Initiation » n’hésite pas à nous faire pénétrer dans « le royal domaine », et que Paul Valéry a placées dans la bouche de Phèdre :

« Je respire, comme une odeur muscate et composée,

ce mélange de filles charmeresses ; et ma présence s’égare

dans ce dédale de grâces où chacune se perd avec une

compagne et se retrouve avec une autre. »

Et cela encore, à quoi il ne fallait plus penser et que j’avais aperçu dans un article paru récemment (je prends encore au hasard) : « L’intime orchestre de Mallarmé qui

dépasse rarement la demi-voix, Valéry l’épaissit d’éléments plus sonnants qui sauront chanter, tout chauds de puissance animale, l’invasion sauvage de l’inspiration… À la

plane mélodie de son maître, il donne les contrastes et le relief de la symphonie… Oui, Valéry s’est fait le plus accompli des musiciens… dans chacun de ses poèmes, il

offre à l’ouïe les plus fines variations : le vers sec, subit et nerveux qui succède à la suavité, puis la moue amollie du dégoût, le rythme ou plus vif ou plus lent toujours

retenu par la mesure ; le forte piano accusant la césure, opposant par sa coupe, à l’instar de Rubens, la brune ardeur de l’homme au doux blanc féminin… » Ces somptueux atours dont il fallait dépouiller, pour l’examiner dans sa nudité native… ce vers, le seul que l’auteur de l’article ait jugé bon de citer à l’appui de ses commentaires :

« L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante.»

Oublier ceci encore – mais on n’en finirait jamais de citer – cette présentation du fameux Cantique des Colonnes : « La poésie… art complet qui a permis à Paul Valéry de construire avec des mots rigoureusement choisis, groupés avec une précision mathématique et dont l’ensemble est composé dans le pur style ionique, ce temple

grec, doré de soleil, qu’est le “Cantique des Colonnes”, poème des lignes, des formes pures… édifice qui chante, harmonieux à la fois pour les oreilles et pour les yeux », etc.

Oublier tout cela et s’abandonner sans vergogne à l’impression que produisent sur tout lecteur à l’esprit non prévenu et à la sensibilité encore intacte les vers que voici

(cités par cet autre enthousiaste commentateur) : Si froides et dorées

Nous fûmes de nos lits

Par le ciseau tirées,

Pour devenir ces lys ! De nos lits de cristal

Nous fûmes éveillées,

Des griffes de métal

Nous ont appareillées. Pour affronter la lune,

La lune et le soleil,

On nous polit chacune

Comme ongle de l’orteil ! Il fallait, en ouvrant le recueil des poèmes, oublier que ce sont « les plus purs de la langue française, les plus sensuels, les plus denses et les plus parfaits… que Paul Valéry a amené à son achèvement la tradition du vers racinien… Nulle faille ! Nulle lacune ! Le voilà, le vrai classicisme ! Quelle leçon de rigueur et de sévérité envers soi-même ! Quelle leçon de style aussi !… Aventure extraordinaire, cette merveilleuse poésie s’est imposée par de tout autres moyens que les moyens habituels : nul recours aux grands effets, nulle excentricité, mais au contraire une

manière très simple et les charmes les plus discrets »…

Oublier que « Valéry est notre Lucrèce, neuf, serré, éclatant, sauvage »… et que « La Jeune Parque est un de ces chefs-d’œuvre grâce auquel les littératures, et, par conséquence, les langues, peuvent en quelque sorte se survivre »..

Nathalie Sarraute