LIT DE NEIGE


hiver paysage de Caspar David Friedrich

Yeux, aveugles au monde, dans les failles du mourir : je viens,
pousse dure au cœur.
Je viens.
Miroir lunaire l’abrupt. Vers le bas.
(Lueur maculée par le souffle. Stries de sang.
Nuée de l’âme, qui a pris corps encore une fois.
Ombre des dix doigts — cramponnés.)
Yeux aveugles au monde,
yeux dans les failles du mourir,
yeux, yeux.
Le lit de neige sous nous deux, le lit de neige.
Cristal après cristal,
grille dans la profondeur du temps, nous tombons,
nous tombons et gisons et tombons.
Et tombons :
Nous étions. Nous sommes.
Une seule chair avec la nuit.
Dans les allées, les allées

Paul Celan – Grille de Paroles

BLANC ET LÉGER


Dunes seraient faucilles, sans nombre.
Toi, qui prolifères à l’ombre du vent.
Toi et le bras
avec lequel je venais, nu, vers toi :
Perdue.
Les rayons. Ils soufflent notre amas.
Nous portons l’éclat, la douleur et le nom.
Blanc,
ce qui bouge en nous,
sans poids,
ce que nous échangeons.
Blanc et léger :
ambulatoire.
Les lointains, lunaires, comme nous. Ils bâtissent.
Ils bâtissent l’écueil où
se brise la déambulation,
ils bâtissent
encore :
d’écume de lumière et onde qui poudroie.
Ce qui déambule, appelant de l’écueil.
Fronts,
ce qu’il appelle à soi,
les fronts, qui nous sont empruntés
aux dépens du reflet.
Les fronts.
Nous roulons avec eux là-bas.
Rivage de fronts.
Tu dors ?
Dors.
Meule de mer qui va,
gel clair, non entendue,
dans nos yeux.

Paul Celan – STRETTE &AUTRES POÈMES