Le livre de l’intranquillité


Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment réfléchie pour n’y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l’idée des émotions, et l’émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d’or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l’ombre, cette noblesse de l’individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Être, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu’un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur du crépuscule laisse retomber au hasard, indistincte au milieu de formes plus vastes. Être cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. En dehors de cela, ne rien être, ne rien avoir, ne rien vouloir… Musique de mendiant affamé, chanson d’aveugle, objet par un voyageur inconnu, traces dans le désert de quelque chameau avançant, sans charge et sans but… »

Ph. Peter Kertis

Le gardeur de troupeaux


« Hola, gardeur de troupeaux,

Sur le bas-côté de la route,

Que te dit le vent qui passe ? »

« Qu’il est le vent, et qu’il passe, 

Et qu’il est déjà passé 

Et qu’il passera encore.

Et à toi, que te dit-il ? »

« Il me dit bien davantage.

De mainte autre chose il me parle, 

De souvenirs et de regrets,

Et de choses qui jamais ne furent. »

« Tu n’as jamais ouï passer le vent.

Le vent ne parle que du vent.

Ce que tu lui as entendu dire était mensonge, 

Et le mensonge se trouve en toi. »

Fernando Pessoa

pessoa

La conscience d’exister


La conscience d’exister est le tourment

Premier et dernier du raisonnement;

Qui, bien qu’étant son fils, ne l’atteint pas.

La conscience d’exister m’écrase

de Tout son mystère et de sa force

D’incompréhension profonde mais comprise

Et circonscrite, irréparablement.


Tant d’autres êtres, dans l’inconscience

Démesurée de leur inconscience !

Ce n’est pas en moi une horreur moindre

Que cette conscience de mon inconscience

Du mécanisme surnaturel

Que je suis, cercle de sensations

Roulant sans cesse, mais tujours à égale distance

Du sens inacessible de mon être.









Ode maritime



Ah, tout quai est une saudade en pierre !

Et quand le navire se détache du quai
Et que l’on remarque d’un coup que s’est ouvert un espace
Entre le quai et le navire,
Il me vient, je ne sais pourquoi, une angoisse toute neuve,
Une brume de sentiments de tristesse
Qui brille au soleil de mes angoisses couvertes de gazon
Comme la première fenêtre où l’aurore vient battre,
Et qui m’entoure comme un souvenir d’une autre personne
Qui serait mystérieusement à moi.
Ah, qui sait, qui sait,
Si je ne suis pas déjà parti jadis, bien avant moi,
D’un quai ; si je n’ai pas déjà quitté, navire sous le soleil
Oblique de l’aurore,
Une autre sorte de port ?
Qui sait si je n’ai pas déjà quitté, avant l’heure
Du monde extérieur tel que je le vois
S’éclaircir à mes yeux,
Le grand quai plein de peu de gens,
D’une grande ville à demi éveillée,
D’une énorme ville commerciale, hypertrophiée, apoplectique
Autant qu’il est possible hors de l’Espace et hors du Temps ?




Le livre de l’intranquilité


Je m’enfoncerai dans la brume, comme un homme étranger à tout, îlot humain détaché du rêve de la mer, navire doté de trop d’être, à fleur d’eau de tout. » 

I’ll disappear in the fog as a foreigner to all life, as a human island detached from the dream of the sea, as a uselessly existing ship that floats on the surface of everything.”

Fernando Pessoa