Blast


Le ciel a sombré, déplié, replié
D’un coup
Il te disperse
Tes mouchoirs s’envolent
Dessous
Nos chemins de crevaison, épais, lourds
Et nous
À s’être trop attardés, terreux
Depuis
L’exil tend les bras sans le vouloir
Quelque part
Consumés

On a laissé nos peaux au soleil


*

La nuit tombera un peu plus tôt
Et le silence
Le silence à toutes jambes
Obéira encore une fois
S’abattra en salves
Pénétrera le brouillard
L’espace coutumier

Nos sursauts
Leurs nouvelles cachettes
Surprendront les ressorts de nos mémoires usées
Nous serons poissons pâles
Buveurs d’eau trouble
Écume de nos peurs
Nous remplirons nos verres vides
Des restes de soleils échoués

Peut-être qu’au fond des mers
Gisent les leurres de nos songes défaits

Damaien Paisant

Poesiemuziketc-la revue

LE MEME


Espaces
…………….. espace
sans centre ni haut ni bas
se dévore et s’engendre et ne cesse pas
Espace remous
……………….. et chute vers le haut
Espaces
………………clartés taillées à pic
suspendues
………………..au flanc de la nuit
jardins noirs de cristal de roche
fleuris sur une hampe de fumée
jardins blancs qui fusent dans l’air
Espaces
………………un seul espace qui s’ouvre
corolle
……………et se dissout
………………………espace dans l’espace

Tout est nulle part
lieu des noces impalpables

Octavio Paz, Versant est, traduction par Yesé Amory

Fraternité

Les mémoires courtes -Archives G+


Encres et Paroles


Il penche le monde
Il est penché.
Les fenêtres

Les murs

La raison d’être
Tout est penché.
Les jeunes filles
S’épanchent
Auprès de leurs
Fiancés.
Les portes
Penchent
Les noyés.
Il penche le monde
Il est penché
Peut-être
Qu’il va tomber.
Nous aurons
L’air malin
Allongés
Dans le rien
La caresse creuse
Le visage affadi.
Allongé
L’écharpe
De l’univers
Autour du cou
Il penche le monde.

© Patrick Chemin
Le 5 septembre 2015
(Les mémoires courtes)
© Photo Cok Friess
Le texte a été écrit
D’après l’image


Voir l’article original

l’œuvre de Paul Valéry- Archive G+


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Rien de plus simple à première vue que ce qu’il me fallait tenter – ni de plus naturel. Mais en réalité, rien de plus difficile. Envisager l’œuvre de Paul Valéry comme

un événement neuf ! L’aborder avec une sensibilité intacte et un regard impartial ! Pour parvenir à cela, que ne fallait-il pas détruire, chasser à tout instant de son esprit, extirper

de sa mémoire ? Quelle couche chaque jour plus épaisse de vernis protecteur ne fallait-il pas gratter, quelle gangue solide et dure, chaque jour plus solide et plus dure, de

paroles louangeuses et de commentaires enthousiastes ne fallait-il pas briser autour de chaque ligne, de chaque strophe, de chaque vers, pour les faire apparaître à la

lumière ! Ceci, par exemple, et je choisis au hasard, qu’il fallait s’efforcer d’oublier, cette « Initiation à la poésie de Paul Valéry », dont l’auteur veut nous faire admirer tout

d’abord « le portique qui nous ouvrira un si royal domaine », « portique, nous dit-il, qui appuie son arche d’accueil sur ces deux magnifiques colonnes, L’Âme et la Danse et Eupalinos ou l’Architecte, qui égalent Valéry aux plus grands essayistes de tous les temps… Dans L’Âme et la Danse, nous dit-il encore, Paul Valéry a connu la plus

merveilleuse réussite, et cela non parce qu’il rénove le genre, mais au contraire, parce que, se soumettant à l’âme même du dialogue platonicien dont il retrouve la poésie

et la sereine simplicité, il rejoint presque, avec une sûreté joyeuse, le philosophe et l’artiste qui donna des ailes à la pensée de Socrate et reste le maître parfait dans l’art de

converser ». Il fallait écarter cela d’abord, briser d’abord cette gangue pour faire apparaître au grand jour et examiner « comme un événement neuf », ceci, qui s’y trouvait enrobé, ces paroles par lesquelles l’auteur de cette « Initiation » n’hésite pas à nous faire pénétrer dans « le royal domaine », et que Paul Valéry a placées dans la bouche de Phèdre :

« Je respire, comme une odeur muscate et composée,

ce mélange de filles charmeresses ; et ma présence s’égare

dans ce dédale de grâces où chacune se perd avec une

compagne et se retrouve avec une autre. »

Et cela encore, à quoi il ne fallait plus penser et que j’avais aperçu dans un article paru récemment (je prends encore au hasard) : « L’intime orchestre de Mallarmé qui

dépasse rarement la demi-voix, Valéry l’épaissit d’éléments plus sonnants qui sauront chanter, tout chauds de puissance animale, l’invasion sauvage de l’inspiration… À la

plane mélodie de son maître, il donne les contrastes et le relief de la symphonie… Oui, Valéry s’est fait le plus accompli des musiciens… dans chacun de ses poèmes, il

offre à l’ouïe les plus fines variations : le vers sec, subit et nerveux qui succède à la suavité, puis la moue amollie du dégoût, le rythme ou plus vif ou plus lent toujours

retenu par la mesure ; le forte piano accusant la césure, opposant par sa coupe, à l’instar de Rubens, la brune ardeur de l’homme au doux blanc féminin… » Ces somptueux atours dont il fallait dépouiller, pour l’examiner dans sa nudité native… ce vers, le seul que l’auteur de l’article ait jugé bon de citer à l’appui de ses commentaires :

« L’amant brûlant et dur ceindre la blanche amante.»

Oublier ceci encore – mais on n’en finirait jamais de citer – cette présentation du fameux Cantique des Colonnes : « La poésie… art complet qui a permis à Paul Valéry de construire avec des mots rigoureusement choisis, groupés avec une précision mathématique et dont l’ensemble est composé dans le pur style ionique, ce temple

grec, doré de soleil, qu’est le “Cantique des Colonnes”, poème des lignes, des formes pures… édifice qui chante, harmonieux à la fois pour les oreilles et pour les yeux », etc.

Oublier tout cela et s’abandonner sans vergogne à l’impression que produisent sur tout lecteur à l’esprit non prévenu et à la sensibilité encore intacte les vers que voici

(cités par cet autre enthousiaste commentateur) : Si froides et dorées

Nous fûmes de nos lits

Par le ciseau tirées,

Pour devenir ces lys ! De nos lits de cristal

Nous fûmes éveillées,

Des griffes de métal

Nous ont appareillées. Pour affronter la lune,

La lune et le soleil,

On nous polit chacune

Comme ongle de l’orteil ! Il fallait, en ouvrant le recueil des poèmes, oublier que ce sont « les plus purs de la langue française, les plus sensuels, les plus denses et les plus parfaits… que Paul Valéry a amené à son achèvement la tradition du vers racinien… Nulle faille ! Nulle lacune ! Le voilà, le vrai classicisme ! Quelle leçon de rigueur et de sévérité envers soi-même ! Quelle leçon de style aussi !… Aventure extraordinaire, cette merveilleuse poésie s’est imposée par de tout autres moyens que les moyens habituels : nul recours aux grands effets, nulle excentricité, mais au contraire une

manière très simple et les charmes les plus discrets »…

Oublier que « Valéry est notre Lucrèce, neuf, serré, éclatant, sauvage »… et que « La Jeune Parque est un de ces chefs-d’œuvre grâce auquel les littératures, et, par conséquence, les langues, peuvent en quelque sorte se survivre »..

Nathalie Sarraute

ALAIN BADIOU PAR ALAIN BADIOU


Que veut dire que quelque chose est exceptionnel ? Cela veut dire que ce n’était pas prévisible dans les lois générales de ce qu’il y a. On dira ainsi qu’une chose est ordinaire et non pas exceptionnelle quand elle s’explique tout simplement par les lois établies du monde existant. D’innombrables choses existent dont on peut parfaitement expliquer pourquoi elles existent et cela, ce sont les phénomènes ordinaires du monde. Ils sont étrangers à la question du faux et du vrai. Ils existent, c’est tout, voilà, et leur existence n’a rien à voir avec la question de l’exceptionnalité du vrai, pas plus qu’avec le faux. C’est ni faux ni vrai, c’est là, voilà. Donc il faut qu’il y ait à l’origine d’une vérité quelque chose qui n’est pas réductible aux strictes déterminations et lois du monde dans lequel cette chose a été produite. Par ailleurs, cette production est toujours dans un monde déterminé, elle n’est pas au ciel, ce n’est pas un dieu, ce n’est pas un autre monde : ça a lieu dans le monde. Une séquence de politique vraie, un grand amour, ils ont lieu dans un monde déterminé et donc il faut que ce soit « immanent » à ce monde, pour choisir ce mot un peu barbare, qui veut dire « intérieur à un monde donné ». Et il faut aussi que ce soit en exception des lois du monde puisque les lois du monde ne permettent pas de le prévoir. Donc, si on examine ça en général, le problème philosophique c’est le problème de ce que j’ai appelé une « exception immanente ». Et une vérité, c’est ça : une vérité est une exception immanente. Et elle est universelle parce qu’elle est une exception : si elle était strictement immanente, on ne la comprendrait qu’à l’intérieur du monde en question. Si elle peut être comprise dans un autre monde, c’est justement parce qu’elle est une exception dans le monde dans lequel elle a lieu, bien qu’elle soit faite avec les matériaux, les choses de ce monde-là. Par conséquent, à l’origine d’une création véritable va se situer quelque chose qui, tout en étant dans le monde, n’est pas exactement du monde, et j’ai appelé ça un « événement ». Un événement, c’est quelque chose qui a lieu dans le monde, mais qui n’est pas calculable à partir des éléments de ce monde lui-même. Ça arrive. Ce qui fait que l’événement peut être distingué de l’être – comme dans L’être et l’événement, titre de mon premier grand livre de philosophie –, c’est qu’on ne peut pas dire qu’il arrive selon les lois de l’être, mais on ne peut pas dire non plus qu’il arrive ailleurs. Et donc ce qui distingue l’être et l’événement, c’est que l’événement existe dans le monde en tant qu’il arrive dans un monde, tandis que l’être supporte la réalité du monde tel qu’il est. Ça, c’est le point d’origine : il y a nécessairement un événement à l’origine de toute nouveauté exceptionnelle, immanente à un monde déterminé.

Alain Badiou -Philosophe

Nous l’aimons tant, Glenda et autres récits


Il y eut un temps où la musique me parut être le chemin qui me mènerait réellement à Alana ; en la regardant écouter nos disques de Bartók, de Duke Ellington, de Gal Costa, une insensible transparence me faisait plonger en elle, la musique la dénudait de façon différente, la rendait de plus en plus Alana car Alana ne pouvait être seulement cette femme qui m’avait toujours regardé bien en face sans rien me cacher. Contre Alana, au-delà d’Alana, je la cherchais pour mieux l’aimer ; et si, au début, la musique me laissa entrevoir d’autres Alana, vint le jour où, devant une gravure de Rembrandt, je la vis changer plus encore, comme un jeu de nuages au ciel altère brusquement les ombres et les lumières d’un paysage. Je sentis que la peinture la portait au-delà d’elle-même, pour ce seul spectateur qui pouvait mesurer la métamorphose instantanée, jamais répétée, la vision fugitive d’Alana en Alana. Intercesseurs involontaires, Keith Jarrett, Beethoven et Aníbal Troilo m’avaient aidé à m’approcher, mais, devant un tableau ou une gravure, Alana se dépouillait plus encore de ce qu’elle croyait être l’espace d’un instant, sans le savoir elle sortait d’elle-même pour entrer dans un monde imaginaire, allant d’une peinture à l’autre, les commentant ou se taisant, jeu de cartes que chaque contemplation nouvelle redistribuait pour celui qui, attentif et discret, un peu en retrait ou la tenant par le bras, voyait se succéder les reines et les as, les piques et les trèfles, Alana.
Avec Osiris que pouvais-je faire ? Lui donner son lait, respecter la boule noire ronronnante et satisfaite. Mais Alana, je pouvais l’emmener à cette galerie de tableaux comme je l’ai fait hier, assister une fois de plus à un théâtre de miroirs et de chambres noires, à la tension des images sur la toile, face à cette autre image en jeans joyeux et en chemisier rouge qui, après avoir éteint sa cigarette à l’entrée, allait de tableau en tableau, s’arrêtant exactement à la distance que son regard demandait, revenant à moi de temps en temps pour un commentaire ou une comparaison. Jamais elle ne saurait que je n’étais pas là pour les tableaux et que ma façon de regarder, un peu en retrait ou à côté d’elle, n’avait rien à voir avec la sienne. Jamais elle ne se rendait compte que son passage lent et pensif de tableau en tableau la changeait au point de m’obliger à fermer les yeux et à me faire violence pour ne pas la serrer dans mes bras et l’emmener au délire, à une folie de course dans la rue. Pleine d’aisance, légère dans sa découverte et son plaisir, ses arrêts et ses immobilités s’inscrivaient dans un temps différent du mien, étranger à ma tension, à ma soif
.

LE MIEL ET L’AMERTUME


Égarée, je le suis et le revendique. Je suis Éluard, Aragon, Ahmed Chawki, celui que l’on appelle « le prince des poètes » dans le monde arabe, Mahmoud Darwich, Rimbaud, Baudelaire. J’apprends par cœur leurs vers et je me sens pleinement heureuse en me remémorant leur poésie.

Quand la vie fait un bruit d’ombre et d’argent

             Quand c’est le reflet dans un miroir sans tain

             Je me lève et je marche dans la douleur de la nuit

             Ma tristesse est sœur appliquée sur un métier à tisser

             Les souvenirs d’une vie que je n’ai pas vécue

             Surgissent comme des arbres arrachés pour faire du feu
             Changer la face du monde avec du sable et des mots
                     
                     Escalader la montagne à reculons
                     Mais cette vie est pleine de trous
                     
                     Des puits de cendre et des trappes
                     
                     Je marche les yeux ouverts
                     
                     Parce que je sais que l’homme est bon
                     
                     Et il dort si mal…
Photo : Marcel Mariën

Déclaration / Georges Moustaki — Lire dit-elle


Je dis que la souffrance est chose sacrilège

Je déclare l’ état de bonheur permanent

Et le droit de chacun à tous les privilèges.

Quand il y a pour tous des roses et du pain blanc.

Je conteste la légitimité des guerres,

La justice qui tue et la mort qui punit,

Les consciences qui dorment au fond de leur lit,

La civilisation au bras des mercenaires.

Je regarde mourir ce siècle vieillissant.

Un monde différent renaîtra de ses cendres

Mais il ne suffit plus simplement de l’ attendre:

Je l’ ai trop attendu.

Je le veux à présent.

Que ma femme soit belle à chaque heure du jour

Sans avoir à se dissimuler sous le fard

Et qu’ il ne soit plus dit de remettre à plus tard

L’ envie que j’ ai d’ elle et de lui faire l’ amour.

Je déclare l’ état de bonheur permanent

Sans que ce soit des mots avec de la musique,

Sans attendre que viennent les temps messianiques,

Sans que ce soit voté dans aucun parlement.

Je dis que, désormais, nous serons responsables.

Nous ne rendrons de compte à personne et à rien

Et nous transformerons le hasard en destin,

Seuls à bord et sans maître et sans diable.

Et si tu veux venir, passe la passerelle.

Il y a de la place pour tous et pour chacun

Mais il nous reste à faire encore du chemin

Pour aller voir briller une étoile nouvelle.

Je déclare l’ état de bonheur permanent.

Merci Barbara 🌹