Les Plumes d’Éros


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Désormais, l’état lumineux a changé d’orientation : il est à présent isolé et n’ouvre que sur lui-même. Si j’essaie d’en préciser la nature, je n’aperçois que sa ressemblance avec l’espace qu’autour de moi ouvre le regard. Non, ce dernier est substantiellement le même que l’état ancien mais il n’est pas environné du même lieu. L’ancien est dans mon corps : c’est une poche lumineuse qui se dilate, qui envahit tout mon volume intérieur, et qui l’illumine en abolissant toute frontière entre dehors et dedans. Le bonheur est dans cette abolition-là… Il en va pourtant de même avec le nouveau quand le regard déchaîne un torrent spatial qui emporte ma face et mon dos pour m’unir, non pas à une Figure en soi restrictive, mais à l’énergie spatiale à jamais courante. Et tout s’accélère dans une perdition de l’identité… Perdition devenue l’essence du plaisir de voir puis du plaisir d’écrire, qui eux aussi déclenchent (parfois) l’unité des espaces intérieur et extérieur en me plongeant dans l’oubli de tout ce dont m’écarte leur activité.
Au départ, j’avais l’intention de raconter comment l’illumination de la fin du printemps  m’avait fait  changer de posture pour extraire de mon corps la seule transcendance véritable : celle que développe la langue… Mais tout cela n’est-il pas trop intime, pour avoir la signification que je voudrais fonder ?
Compte uniquement la métamorphose qui s’opère dans le regard : tout à coup la conscience de la vue dans la vue consume son objet pour que brille sa seule quintessence lumineuse. Devenu alors sans lourdeur, c’est-à-dire sans image, l’objet n’est plus qu’énergie de fusion…

La lune


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by Hilda Randulv

 

L’amitié silencieuse de la lune

( je cite mal Virgile ) t’accompagne

depuis, cette nuit, aujourd’hui perdue

dans le temps, cette soirée où tes yeux
vagues l’ont déchiffrée pour toujours dans
un jardin, un patio qui sont poussière.

Pour toujours ? Je sais qu’une fois quelqu’un

pourra te dire en toute vérité :

Tu ne verras plus la lune claire.

Tu viens d’épuiser la somme des chances

que t’accorde le destin. Inutile

d’ouvrir toutes les fenêtres du monde.

Il est tard. Tu ne la trouveras plus.

Nous vivons découvrant et oubliant

cette douce coutume de la nuit.

Regarde. C’est peut-être la dernière.

 
 

 

Je soussigné, Mahmoud Darwich


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              Entretien avec Ivana Marchalian

En ma mère, et à mesure qu’elle s’éloigne, réside la mémoire de la terre palestinienne et le portrait de son histoire plurielle, constante au vu de la transformation du temporel et de la pérennité du spirituel. La terre, qui est ma mère, est celle des quatre saisons, celle de la mer Méditerranée et de la mer Morte, c’est la carte vivante de tous les arbres, l’herbe, les fleurs et le sang. C’est elle qui restera, comme indifférente aux envahisseurs de passage, même si certains en sont devenus les pères ou le prétendent. Nul historien, médecin ou agronome ne mettrait en doute sa maternité, elle est ma mère…

Rita n’est pas le prénom d’une femme en particulier. C’est le nom poétique que je donne à l’amour en temps de guerre. C’est le nom donné à l’étreinte de deux corps dans une chambre encerclée par les armes. C’est le désir engendré par la peur, par l’isolement. Une lutte pour la survie entre deux corps, dans un monde où, hors de l’étreinte, ils se combattraient l’un l’autre.

Depuis vingt-cinq ans, l’hiver réveille en moi l’endroit même de cette douleur, là où le serpent m’a piqué. Non, ce n’était pas tant de l’amour qu’un événement, un paradoxe, un test de l’humanité du corps dans son affranchissement de la conscience.

Comme si elle, comme si son prénom, chantait après le hennissement, ce silence lointain, tellement lointain, qui ramène chacun de nous vers son propre exil qui ne voisine pas avec celui de l’autre. Ce prénom chantait dans une langue dont je ne comprenais que notre exil et la dissipation de l’ombre dans la nuit. Mais nous prétendons être les propriétaires du même lys.

Ce désir-là ne pouvait s’éteindre progressivement. Il fallait qu’il s’embrase et qu’il nous embrase. À l’aube, les éboueurs devaient balayer à la fois l’événement et son chanteur.

Non pas que les contes de Shéhérazade se soient épuisés, mais plutôt parce qu’ils ne font que commencer. Et qu’un corps à la portée des fusils ne peut longtemps usurper un autre corps. Mais, qui est Rita ? Je la chercherai dans mon corps une fois de plus et, qui sait, un poème pourrait un jour peut-être la retrouver 

Entretien avec Ivana Marchalian

l’amour au temps du choléra « COVID-19 »


 

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Quelques années plus tard, alors qu’il tentait de se
rappeler comment était en réalité la demoiselle idéalisée par l’alchimie de la
poésie, il ne pouvait la séparer des après-midi déchirés de cette époque. Même
lorsqu’il la guettait sans être vu, en ces jours d’anxiété où il attendait une
réponse à sa première lettre, il la voyait transfigurée dans la réverbération
du début de l’après-midi, sous la fine pluie de fleurs des amandiers, là où
quelle que fût l’époque de l’année c’était toujours avril. Mais son propre égarement finit par le priver de ce plaisir car la musique mystique était à ce point insipide pour son âme qu’il tentait de l’exalter avec des valses d’amour. Ce fut aussi l’époque où il trouva par hasard, dans une des malles de sa mère, un litre d’eau de Cologne que les marins de la Hamburg American Line vendaient en contrebande, et il ne résista pas à la tentation d’y goûter, anxieux de connaître d’autres saveurs de la femme aimée. Il but toute la nuit, s’enivrant de Fermina Daza jusqu’à la
dernière goutte avec des gorgées abrasives, d’abord dans les tavernes du port
puis, l’esprit absorbé dans la mer, sur les quais où les amants sans toit se
consolaient en faisant l’amour, jusqu’à ce qu’il sombrât dans l’inconscience. 

Elle profita de la pause de la convalescence pour le sermonner sur la passivité avec laquelle il attendait une réponse à sa lettre. Elle lui rappela que les faibles jamais n’entreraient au royaume de l’amour, qui est un royaume inclément et mesquin, et que les femmes ne se donnent qu’aux hommes de caractère car ils leur communiquent la sécurité dont elles ont tant besoin pour affronter la vie.

Moon over Bourbon street-Sting


 

There’s a moon over bourbon street tonight

I see faces as they pass beneath the pale lamplight

I’ve no choice but to follow that call

The bright lights the people and the moon and all

I pray everyday to be strong

For I know what I do must be wrong

Oh you’ll never see my shade or hear the sound of my feet

While there’s a moon over bourbon street

Lune… LES CONFESSIONS D’UNE AME


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On va assister à un coucher du soleil, un comme il n’y en a jamais eu et il n’y en aura plus, le lendemain le jour sera le même mais la nuit aura changé pour toujours, plus aucun repos ni répit , éclairés par les ténèbres , les monstres et les créatures immondes apparaîtront devant nos yeux sans pudeur et dévoreront nos paupières ; plus rien ne pourra alors différencier un cauchemar d’un autre …Les plus forts mourront , les plus faibles subsisteront, les plus chanceux oublieront , les maudits comprendront ; et moi ? Moi j’observerai le paradoxe de mon impuissance violer avec absurde, terrifiante, terrible et tremblante violence personne d’autre que toi…. »
“Les temps changent ; que les hommes meurent, que les choses et les valeurs et les certitudes et les libertés disparaissent est sans importance ! Ce qui n’est pas insignifiant c’est que cette nouvelle ère soit caractérisée par l’absence d’espoir de pouvoir remédier aux choses, qu’elle soit dépouillée de la volonté de combattre pour reprendre tout ce que nous n’avons jamais eu et nous perdons constamment ; ceci me fait peur et j’espère qu’écrire pourra me donner un peu de courage pour faire face à cette situation vu que la nuit ne nous considère plus digne
de conseils et ne veut m’accorder rien d’autre que le vide du temps perdu les yeux fermés la tête sur un oreiller qui ne sera plus jamais doux et moelleux, plus aucun espoir d’oublier ou de reposer. »
« Notre siècle est « redécadent », est un décadentisme qui revient et qui a perdu son
mouvement, une larme qui ne veut pas couler. C’est un siècle qui est difficile à cerner et complexe, quasiment incompréhensible, et là est bien le problème..
On ne peux pas l’appeler maudit avec le mince doute que la métaphysique n’existe pas car les symptômes sont trop évidents et bien qu’à ce jour aucune médecine douce n’existe, mis à part l’euthanasie, il est clair que ce siècle est malade, que la maladie est là, une maladie qui semble sans espoir de guérison, sans remède possible.
Et si nous le regardions, enfin, à la lumière de la nuit il serait sans doute trop tard.
Les couleurs nécessaires que l’on aurait du découvrir sont d’autres que celles que nous pouvons voir, les sons eux aussi sont d’autres, les sens, les sentiments,  tout ce que nous avons et avons eu est désormais inutile, nous sommes désormais un siècle sans passé et il est bien dommage que cette inutilité n’apparaisse évidente que maintenant… »
« J’espère que la Lune, la nuit et la fatigue pourront me chuchoter ce qu’il reste à faire. Sans amour je désire connaitre ces nouveaux commandements pour pouvoir crier « en avant ! » à une humanité qui en faisant un pas de plus se perdra pour toujours ou bien pour que l’inexistence de quelque chose capable de redonner un peu de dignité à une vie devenue putain puisse me donner la force de regarder avec plaisir, sans parler ni même gémir, sans bouger ni même tomber, la fin de tout sans avoir essayé de l’éviter, sans avoir combattu ni même prié. »

Gianmarco Giuliana Thierry
La Lune, les Ténèbres,la Fatigue et La Nuit

Poésie de la pensée


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Les Idylles de Messine sont sept légers poèmes lyriques datés de 1882 et qui n’ont pas subi l’influence de Heine. Les sonorités sont typiques de Nietzsche : l’insomniaque qui brûle de dormir, l’enchantement des oiseaux en plein vol, les étoiles de la Méditerranée. Une grande polémique fait surface : « Raison ? vilaine affaire », très inférieure au « chant, au rire et aux trilles » des Lieder. Nietzsche se moque de sa vocation poétique : « Toi, poète ? Tu as la tête dérangée » ! Mais le pivert dont les coups répétés ont déclenché la métrique de Nietzsche ne sera pas rembarré : « Oui, mein Herr, vous êtes un poète ! » Trois ans plus tard, l’oiseau devait avoir magnifiquement raison.

Le « Nachtwandler-Lied », le chant et le nocturne du vagabond de nuit, est à la fois l’apogée et le finale d’Ainsi parlait Zarathoustra. Il est très clairement fait pour être chanté :

 

ô homme, prends garde !

Que dit la profonde mi-nuit ?

« Je dormais, je dormais —

De mon profond rêve je me suis éveillé —

Profond est le monde,

Et plus profond que ne l’a pensé le jour.

Profonde est sa peine —

Le plaisir — plus profond encore que la souffrance du cœur.

Ainsi parle la peine : Disparais !

Mais tout plaisir veut éternité —

veut profonde, profonde éternité ! »

(trad. Maurice de Gandillac)

 

Ces onze vers sont saturés de la profondeur et de la ténèbre du milieu de la nuit, de la pénombre entre sommeil et éveil. Philosophique ou poétique, la profondeur est elle-même un mode vivant de la ténèbre. Ce n’est pas en plein jour — et Nietzsche a été le ministre de l’auroral et du grand midi — que le monde révèle sa profondeur. Une profondeur de souffrance (Weh), de plaisir ou de désir (la traduction rend mal Lust, qui correspond à Conatus au sens de Spinoza, à ce qu’il entre de libidinal dans la conscience et l’âme humaine). Nulle souffrance de nos cœurs (Herzeleid) n’est aussi profonde que ces élans ou appétits premiers et contradictoires. Peine et chagrin commandent le transitoire. Mais Lust veut l’éternité, la « profonde, profonde éternité ». Car telle est la force de vie par-delà bien et mal.

 

 

 

Un jour j’ai poussé la porte où était inscrit : “ diminue la douleur de la distance — Fictions de l’interlude


 

Un jour j’ai poussé la porte où était inscrit : “ diminue la douleur de la distance ” et je suis entré dans le palais de la mémoire. Il y avait partout des livres vivants. Entre mille autres j’ai décidé d’explorer la douleur et l’absence de l’être aimé. il m’est aussitôt apparu que cette douleur […]

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