L’homme joie


On peut traverser la mort à gué avec un seul poème en poche. Lire, écrire, aimer, sainte trilogie. Le poème, un cercle de silence aux pierres brûlantes. Le monde, un froid qui gagne jusqu’aux étoiles. Vers deux heures du matin les reines meurent et je m’émerveille de leur cri. «Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. » Le monde ignore l’illumination de ce cri. Ce sont les morts qui allument les lampes de la vie.

l’homme joie


On peut traverser la mort à gué avec un seul poème en poche. Lire, écrire, aimer, sainte trilogie. Le poème, un cercle de silence aux pierres brûlantes. Le monde, un froid qui gagne jusqu’aux étoiles. Vers deux heures du matin les reines meurent et je m’émerveille de leur cri. «Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. » Le monde ignore l’illumination de ce cri. Ce sont les morts qui allument les lampes de la vie.



La Folle allure


La légèreté, elle est partout, dans l’insolente fraîcheur des pluies d’été, sur les ailes d’un livre abandonné au bas d’un lit, dans la rumeur des cloches d’un monastère à l’heure des offices, une rumeur enfantine et vibrante, dans un prénom mille et mille fois murmuré comme on mâche un brin d’herbe, dans la fée d’une lumière au détour d’un virage sur les routes serpentines du Jura, dans la pauvreté tâtonnante des sonates de Schubert, dans la cérémonie de fermer lentement les volets le soir, dans une fine touche de bleu, bleu pale, bleu-violet, sur les paupières d’un nouveau-né, dans la douceur d’ouvrir une lettre attendue, en différant une seconde l’instant de la lire, dans le bruit des châtaignes explosant au sol et dans la maladresse d’un chien glissant sur un étang gelé, j’arrête là, la légèreté, vous voyez bien, elle est partout donnée.


La femme à venir


J’aime cette force du trait, cet éblouissement du noir, il y a quelque chose de pourpre dans vos
noirs, comme une colère, enfin vous voilà de retour parmi nous, c’est le malheur qui fait les
vrais peintres, la joie donne des couleurs bien trop pâles, à la rigueur des aquarelles, des papiers peints, mais certes pas de grandes œuvres, n’est-ce pas, maître ? Et le maître sourit, acquiesce d’un sourire à l’architecte qui lui parle avec chaleur, une coupe de champagne rose à la
main. Cause toujours. Pour l’heure je m’efforce de peindre encore. Rien de plus que ça : encore.

  Dans les expositions, il y a des jeunes femmes minces, l’aventure flotte autour de leurs épaules
nues. Ce genre de femmes qui aiment les artistes comme on aime celui qui vous promet l’infini
pour vous seule, pour vos beaux yeux, pour votre corps adoré et votre âme sans pareille. Ce genre
de femmes qui séduisent leur séducteur. Elles traînent autour des galeries. Elles amènent l’argent et l’intelligence autour de leurs bras frais. Elles tournent autour du père qui les maintient à distance, avec un sourire. La mère les regarde, n’en pense rien. Ce n’est pas son affaire. Elle regarde les peintures. On dirait les symptômes d’une maladie indéchiffrée. Chaque tableau mesure un éloignement, une ombre agrandie par le soleil couchant.

Joie et mélancolie


Il y a peu de joies dans ce monde qui ne soient secrètement teintées de mélancolie et c’est joie sans défaut que de découvrir une âme pure. Ce sont des âmes qui ressemblent aux premiers livres pour enfants : elles contiennent aussi peu de mots et sont aussi coloriées.

L’inespérée


L’arbre est devant la maison, un géant dans la lumière d’automne. Vous êtes dans la maison, près de la fenêtre, vous lui tournez le dos. Vous ne vous retournez pas pour vérifier s’il est bien toujours là — on ne sait jamais avec ceux qu’on aime : vous négligez de les regarder un instant, et l’instant suivant ils ont disparu ou se sont assombris. Même les arbres ont leurs fugues, leurs humeurs infidèles. Mais celui-là, vous êtes sûr de lui, sûr de sa présence éclairante. Cet arbre est depuis peu de vos amis. Vous reconnaissez vos amis à ce qu’ils ne vous empêchent pas d’être seul, à ce qu’ils éclairent votre solitude sans l’interrompre. Oui, c’est à ça que vous reconnaissez l’amitié d’un homme, d’une femme ou d’un arbre comme celui-ci, gigantesque et discret. Aussi discret que gigantesque.


Portraits abstraits


Nous sommes faits de mille détails dont nous n’avons pas conscience. Que savons nous de ce qui en nous a touché l’autre, a provoqué son amour, et lui que sait il de ce qu’il en est. Ce sera un geste, un mot, une manière d’être, de se taire ou de dire. De révéler sa part d’enfance, d’être attendrissant, sincère. C’est pour cela que je préfère peindre les portraits des gens avec mes mots plutôt qu’avec mes pinceaux ou mon appareil photo. Les mots sont plus précis pour dépeindre ces milliers de facettes, ces petits riens qui sont les trésors de chaque être. Il y a aussi l’inexplicable, ce qui ne peut se décrire, l’invisible, l’indicible, l’alchimie entre deux êtres, à un moment donné. Ce moment peut être long ou court, durer toute une vie, durer l’éternité, ou être fugace comme la vie d’un papillon. Mais la somme de tout cela fait de nous ce que nous sommes. 


Représentation du monde, abstrait ou surréaliste, la peinture a mille visages ,elle est pour nous un moyen de nous évader ,de laisser libre cours a notre imagination ~


Autoportrait au radiateur


Devant ce qui te blessait le plus, tu commençais par éclater de rire. Tu n’es plus là mais j’ai
retenu ta leçon, aujourd’hui je l’écris ainsi :
« Dans ce qui prétend nous ruiner, grandit notre trésor. »  

 Une obsession, une seule obsession, tenace, infatigable, une obsession profonde, insistante,
incurable : c’est avec ça qu’on fait un écrivain — ou un fou. Mon obsession à moi, têtue, inusable, c’est la vision d’une femme auprès de ses enfants. Cette scène, sans doute la plus répandue dans le monde, me mène immédiatement sur les terres mélangées de la bêtise et de l’adoration. Je veux bien cette bêtise. J’abandonne la grande intelligence ornée, je l’échange dans l’instant contre cette bêtise adorante, lumineuse. Pourquoi un tel spectacle me bouleverse-t-il autant, je l’ignore. Je sais seulement que c’est dans cette bêtise que je trouve la plus claire santé avec la plus grande joie. Un visage, une parole, une feuille d’arbre peuvent certes me conduire également dans ces zones où le barrage de la conscience éclate, délivrant les eaux du ravissement. Mais ce visage, cette parole ou
cette feuille ne sont alors que des figures secondes, dérivées : il y a toujours quelque chose de maternel dans ce qui me trouble — une manière que la vie a de veiller sur la vie faible.   Dans la cuisine, des roses minuscules, adorables. Deux sont en grande conversation,
appuyées l’une sur l’autre. 

Quand je quitte l’appartement, je les regarde et j’ai la sensation de partir en laissant la lumière.