Les mémoires courtes 66


Monsieur l’automne

Souffle

Sur les voyelles

Distribue les consonnes.
Des lettres
De pluie
Des lettres
Pour les jours
De gris
Des châles soyeux
Pour la brume
Et la mélancolie.
Monsieur l’automne
Souffle aussi
Sur les voyelles
Pour la joliesse
Des après-midi.
Devient le guide
Du Palais du pourpre
Où des faunes
S’abandonnent
Dans l’orangé
Le jaune.
Monsieur l’automne
Dans son manteau
Rouge
Est un parent proche
Du givre.
Mais il tient
De l’été
Les dernières
Lumières
La piété
Des lisières.

© Patrick Chemin

Le 10 octobre 2015

(Les mémoires courtes)
© Photo Cok Friess
Le texte a été écrit
D’après l’image


Les mémoires courtes 53)



Il penche le monde
Il est penché.
Les fenêtres

Les murs

La raison d’être
Tout est penché.
Les jeunes filles
S’épanchent
Auprès de leurs
Fiancés.
Les portes
Penchent
Les noyés.
Il penche le monde
Il est penché
Peut-être
Qu’il va tomber.
Nous aurons
L’air malin
Allongés
Dans le rien
La caresse creuse
Le visage affadi.
Allongé
L’écharpe
De l’univers
Autour du cou
Il penche le monde.

© Patrick Chemin
Le 5 septembre 2015
(Les mémoires courtes)
© Photo Cok Friess
Le texte a été écrit
D’après l’image


Les mémoires courtes 18


Car il s’agit bien

De naître

Après tout.

Naître
A contretemps.
Naître
Après son temps.
Naître blanc
Comme l’ivoire
La bougie
Qui consume
L’écran.
Naître noir
Salamandre
Près du cœur
Des diamants
Naître presqu’île
Vagues et continent.
Naître
Une seconde fois
Une dernière fois
La millième
Avant que de parcourir
Les sentiers ardus
Des mille morts
Souffrir la malemort
Naître brillant
Avant que de se coucher
Près de la femme à la faux
Dormir d’un seul œil
Au seuil des tombeaux.
Naître tôt ou tard
Tardillon
Nénuphar
Naître sur un divan
La parole sous le vent.
Mais mon bel amour
C’est auprès de toi
Que je suis né bien souvent
C’est là
Où je nais
Le mieux.
Sans confondre
L’enfant
Et l’amant
Le migrant
Le mutant
Le jusant
Et les perdants

Car il s’agit bien


De naître

Après tout

© Patrick Chemin

Le 23 juin 2015


Si tu touches à ce mot


Si tu touches ce mot. Touche son épaule. Touche son dos. Il y a tant d’écorce sur chaque peau. Si tu choisis un mot. Choisis son souffle. Choisis son ventre d’argile et de sens. Il te faudra le porter dans le tissage de tes textes. Dans la texture subtile du poème qui voyage vers les hommes. Si tu choisis un silence. Pose-le sur la clé du coffre des mots. Il y a là un trésor. Il faut parfois attendre longtemps avant de toucher le diamant inutile de la passion d’écrire. Si tu meurs au bout du dernier mot. Tu vas renaître infiniment. Il ne faut pas te repentir de quoi que ce soit. Tu as choisi le chemin. C’était celui des mots qui passent et repassent dans la mémoire de l’autre. Et qui parfois disparaissent ou demeurent. On ne sait jamais. Si tu touches le mot amour. Eh bien qu’il te guide dans la quête du partage. Tu seras seul. Et puis aimé. Ne demande pas aux autres de répondre à toute l’incandescence de ta passion. Sois la cendre et l’humilité. Si tu touches un mot : tu touches à l’essentiel. Tu touches à sa peau.
© Patrick Chemin (2013)


La ruche de vivre


Ecrire, c’est poser sur la mélancolie du miel. C’est placer la ruche de vivre au cœur de l’abeille des jours. Ecrire, c’est se placer sous l’ombre latérale de la lune. Invoquer sa puissance minérale. Partager la ligne inconnue des étoiles avec les fourmis et les passants de l’herbe. Ecrire, c’est dire un monde qui hésitait à naître. Il y a dans chaque ruelle du sens et des fragrances. Ecrire est une femme d’argile. Puissante et visionnaire. Ecrireest un homme d’ambre. Qui dans son silence détient la clef du passage. Ecrire, c’est pousser une porte. C’est traduire la brume de l’âme. Ecrire, c’est entrer dans la fratrie des humains. Partager le sel et l’ocre de la terre. Partager la souffrance et le miroir d’une joie humble. Partager l’intérieur avec la ligne d’horizon du grand imaginaire des hommes. Ecrire, c’est donner. C’est prendre. Et restituer la parole dans un frémissement. Ecrire, c’est oublier des milliers de mots pour choisir le mot juste. Celui qui ouvre le ciel dans sa densité et son mystère. Ecrire, c’est donner une chance à l’ange de demeurer dans l’intégrité du don. Ecrire, c’est la vie et la mort. Le soleil et la pluie rouge. Ecrire, c’est pour chacun le lien précieux avec l’inventaire du temps qui passe et la mémoire d’une vie. Ni grande. Ni petite. Ni sublime. Ni insignifiante. Une vie dans la lumière acquise et dans l’ombre redoutée. Ecrire est une pierre précieuse dans l’incarnation d’un tout petit caillou. Qui contient à la fois l’humilité et le point-virgule de l’éternité.
© Patrick Chemin (2012)

Le texte se nomme

« La ruche de vivre »
Il est extrait du livre
« Guisane »
© Photos René Chemin